Les avortements de Linards – 1894-1895

 

 

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I – Faits généraux

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II – Fait n°1 – Vergne épouse Leblois

19

III – Fait n°2 - Dumazaud épouse Bourdelas

23

IV – Fait n° 3 – Dutheil épouse Coignoux

25

V – Faits n°4 et 5 – Duprat ép. Lallet

35

VI – Faits n°6 et 7 – Péjout ép. Roulet

38

VII – Faits n°8 et 9 – Faye ép. Devaud

41

VIII – Faits n°10 et 11 Roux ép. Crouzilhac

49

IX – Procédure d’assises et divers

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X - Dossier de Presse

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I – FAITS GENERAUX

 

Au printemps 1894, suite à une affaire de viol mettant en cause le fils du tailleur Saraudy de Montaigu de Linards, les enquêteurs s’intéressent à l’activité d’avorteur de ce dernier, et à celle de son associée ou apprentie Léonarde Bessette, tous deux déjà soupçonnés en 1889. (Cf. dossier de presse en annexe, Courrier du Centre de mai-juin 1894).

Le juge d’Instruction fait saisir le courrier adressé à Léonarde Carpe, née Bessette, depuis peu domiciliée à Saint-Bonnet, après avoir résidé aux Courbes de Linards.

Commission rogatoire du juge d’instruction au juge de paix - 18 juillet 1894

 

Monsieur le juge de paix,

Au cours d’une instruction ouverte contre le sr. Saraudy, tailleur d’habits à la Tuilerie, commune de Linards, inculpé d’avortement, j’ai été conduit à saisir la correspondance adressée à la femme Carpe, cultivatrice à St-Bonnet-la-Rivière, soupçonnée également de se livrer à des pratiques abortives.

Je vous prie de rechercher discrètement les auteurs de ces lettres, dont l’une est signée, et si vous parvenez à les connaître, de les interroger sur leurs rapports avec la femme Carpe. Pourquoi ces femmes qui désiraient manifestement se faire avorter, se sont-elles adressées à la femme Carpe ? Elles doivent savoir qu’elle a rendu à diverses personnes (qu’il faudrait également rechercher et interroger) des services de cette nature.

Peut-être la complicité de Saraudy se dégagera-t-elle aussi de cette enquête.

Cette enquête ne peut aboutir qu’à la condition d’être conduite avec habileté et discrétion.

 

Sept lettres adressées à Léonarde Carpe sont interceptées, datées du 21 juin au 22 juillet ; certaines sont signées des initiales A.D., d’autres A.A. L’une d’elle fixe un rendez-vous précis au café Tricard de Linards, d’autres dans un champ. La rédactrice de ces dernières est visiblement angoissée et peu libre de ses mouvements (on apprendra qu’il s’agit d’Anna Arnaud, épouse Debernard, âgée de 17 ans).

Sept lettres adressées à la femme Carpe, saisies à la poste de St-Bonnet-la-Rivière

 

Linards le 21 juin 1894

 

Madame, voici la 4° lettre que je vous écris, toujours pour la même chose.

Madame, vous m’aviez bien dit que vous viendriez. Madame vous savez que je devais garder les vaches, sa était fait par malheur que je ne les aient pas garder parce que nous amenions la lessive. Vous savez madame que je ne fait pas comme je veux mais comme je peux, il a été cinq heures quand sa été fini, j’i suis bien allait tout de suite a l’endroit même mais je ne vous est pas vue, sans doute que vous étiez parti. Madame je suis très faché, mais quand j’ai vu sa je me suis mise à pleurer.

Madame venez vendredi soir, je vous jure sur ma foi que je serai à l’endroit mais si par hasard j’i était en même temps que vous, vous attendrez un moment, conter sur moi madame vendredi soir et moi je conte sur vous.

Madame, je voulais bien vous écrire mercredi, comme je savais que je ne pouvais y aller jeudi, allors il ne valait pas la peine de vous faire venir vous promener.

Madame je conte très assurément sur vous vendredi soir.

Veuillez agréer Madame mes salutations les plus …

Je vous salue

Initiale du nom A.D.

 

***

24 juin 1894

 

Madame,

Si vous ete un peut remise je vous pri de venir samedi le jour de la foire a linard, tacher de vous trouver chez tricar de 10 à 11 heures afin que nous puissions nous entendres. dans le cas ou vous ne pourriez pas venir a linard, veuillez mecrire de suite, vous mépargneriez ce voyage. En attendant le plaisir de vous voir, recevez madame mille compliment de ma part

 

***

Linards le 29 juin 1894

 

Madame,

Madame je vous prie bien de venir jeudi soir.

Comme vous savez je garde les vaches toujours dans le même pré.

Venez je vous en prie, venez le plus tôt possible que vous pouvez, pars ce que peut-être que nous allons allors commencer à faucher. tout ce que je puis vous dire c’est de venir. comme la dernière lettre que je vous est écrit vous n’êtes pas venue et voilà la cinquième, alors à la fin vous vous moqueriez bien de moi.

Madame venez, je prie de tout mon cœur, venez jeudi, ne manquez pas de venir, je vous attends.

Veuillez agréer Madame mes salutations les plus empressées.

Je vous salue

Initiales

A.D.

 

***

Linards le 5 juillet 1894

 

Madame,

Madame, je vous écri cette lettre pour vous dire que je ne suis pas contente de vous, Madame dans la lettre que je vous est fait, je vous disai de venir, vous n’êtes pas venue. Madame je vous prie de venir vendredi ou samedi ou bien si vous ne pouviez pas venir vendredi, et bien vous viendriez au commencement de l’autre semaine.

Madame, venez le matin de bonheur ou le soir sur le tard. Si je n’étais pas en même temps que vous, vous m’attendriez , vous vous mettriez dans le blé et puis vous mettriez un bâton dans la planche que vous seriez entrée.

Madame, venez,  je vous assure que je vous serais reconnaissante, au lieu de vous donnez ce que vous me demandez je vous donnerai un peu plus, mais Madame venez vendredi si vous le pouvez.

Veuillez agréer Madame mes salutations respectueuses.

Initiales

A.A.

 

***

Linards le 19 juillet 1894

 

Madame,

Madame je vous écris cette lettre pour vous dire de venir, Madame je vous prie de venir samedi soir ou si vous aviez quelque empêchement que vous ne puissiez pas venir, vous viendrait lundi soir, je voulais bien vous écrire plus tôt, mais comme la foire de la Croisille j’attendis, j’ai bien était sur la route pour voir si je vous voyer passer, mais sans doute vous n’y ete pas aller.

Madame, je vous prie de venir, c’est pour autre chose que je vous dis de venir, vous apporterais tout ce qu’il est nécessaire et moi j’apporterais ce que je vous doit.

Madame c’est toujours dans le même pré.

Veuillez agréer madame mes solisitations les plus affectueuses.

A.A

 

***

22 juillet 1894

 

Madame,

Je vous et écrit le 11 et vous avez du recevoir une lettre le 12, vous metonner beaucoup de me dire que vous nayez rien reçu, je compte sur vous lundi soir qui et le 23 entre neuf heure et demie a dix heure. Je vous attendrez ou nous somme convenu. si toute foi vous croyez rien pouvoir faire, il ne serai pas la peine de venir, en attendant recevez madame nos amitiés.

 

Suite à ces courriers, Léonarde Bessette est arrêtée

Arrestation de Léonarde Bessette 14 août 1894

 

Nous soussignés Lessigne François et Picard André, gendarmes à cheval à la résidence de Pierre-Buffière …en vertu d’un mandat d’amener … du 13 courant … prescrivant d’arrêter … Léonarde Bessette épouse Carpe, âgée de 40 ans, journalière demeurant à Saint-Bonnet-la-Rivière … née au même lieu le 30 juillet 1854, fille de feu François et de Marguerite Guillou, mariée, un enfant,

Nous nous sommes rendus au domicile de la sus nommée et l’ayant rencontrée, nous lui avons exhibé ledit mandat, puis donné lecture et délivré copie, après quoi nous lui avons demandé si elle entendait y obéir. Elle nous répondu affirmativement, mais qu’elle se refusait à marcher. Sur ce refus, nous avons invité M. l’adjoint de Saint-Bonnet faisant fonction de maire de vouloir bien requérir un moyen de transport pour conduire cette dernière de St-Bonnet à Pierre-Buffière, ce qui a été fait.

En conséquence nous nous sommes assurés de sa personne et l’avons conduite et déposée à la chambre de sûreté de notre caserne pour être ensuite transférée devant le juge mandant.

Fouillée avec soin au moment de son arrestation, nous l’avons trouvée nantie 1° d’un porte monnaie contenant une clef de montre et d’une pièce de deux francs 2° d’une montre en argent et d’une chaîne de même métal 3° un parapluie.

En foi de quoi …

 

Signalement de Léonarde Carpe :

Taille 1m 50, cheveux et sourcils noirs, yeux gris, front couvert, nez et bouche moyens, menton et visage ronds, teint coloré.

 

Les enquêteurs vont rechercher les auteurs des lettres en suivant plusieurs pistes : d’abord au café Tricard, où rendez-vous avait été donné. Le patron, sa femme et la servante n’ont rien vu. On se renseigne aussi sur les décès féminins récents dans le voisinage :

31 août 1894  - Tricard Jean, âgé de 59 ans, cafetier à Linards

Déposition

La femme Carpe, il y a dix ou douze ans, habitait près de chez moi. Je la connais donc bien de vue. Je sais qu’elle a une assez mauvaise réputation. Assez souvent je l’ai vue passer devant chez moi, se rendant ou paraissant se rendre aux foires de Châteauneuf ou de la Croisille.

La femme Carpe n’est jamais venue chez moi. Je ne me rappelle pas, au moins, l’y avoir vue. J’ignore si les gens de ma maison l’ont vue chez moi le sept juillet dernier, jour de foire à Linards, quant à moi je ne l’ai pas vue.

Je ne sais ni lire ni écrire, il m’est impossible de connaître l’écriture de la lettre que vous me présentez.

D. Savez-vous si la femme Carpe est accusée publiquement à Linards de pratiquer des avortements ? sur des personnes connues de vous, au moins par leurs noms ?

R. Non, je ne m’occupe pas des affaires des autres pour savoir ce qui se dit ou ce qui se fait.

Lecture faite … ne sait signer.

 

31 août 1894  - Marie Jabet ép. Tricard  Jean, âgée de 59 ans, propriétaire tenant débit de café à Linards

Déposition

Je connais la femme Carpe parce qu’elle a habité Linards il y a une dizaine d’années. je n’ai jamais eu de relations avec cette femme que je ne fréquentais pas et qui ne venait pas chez moi. Depuis qu’elle habite Saint Bonnet la Rivière, je l’ai vue passer assez souvent devant chez moi, portant un panier ou un cabas ; on disait qu’elle se rendait à Châteauneuf.

J’affirme que la femme Carpe n’est pas venue chez moi le sept juillet, jour de foire à Linards, ou du moins je ne l’y ai pas vue. Je ne sais pas si mon mari ou les personnes qui étaient chez moi l’y ont vue.

Je ne sais ni lire ni écrire, il m’est impossible par suite de connaître l’écriture de la lettre que vous me présentez.

Je ne connais pas de femmes fréquentant la maison qui, chez moi, en qualité de clientes, aient demandé la femme Carpe pour lui parler. Pour rien au monde je n’aurais laissé une cliente seule avec elle dans une chambre.

La servante que j’emploie les jours de foire pour m’aider dans le service du café se nomme Marie Bonnefond ; elle est âgée de 23 ans et habite Sautour le Grand (Linards), célibataire.

Il me semble, sans en être sûre, qu’une femme est morte récemment entre Sautour le Grand et Buffengeas.

Lecture faite … ne sait signer

 

31 août 1894  - Marie Bonnefond, âgée de 23 ans, célibataire, Sautour le Grand (Linards)

Déposition

Je connais de vue la femme Carpe dite Cadette, je ne l’ai pas vue chez Tricard la foire de juillet dernier. Il y a un an que j’aide dans le service du café, les jours de foire seulement, mes parents Tricard. Jamais je ne l’ai vue entrer chez Tricard.

L’épouse Lafarge qui est morte au mois d’avril dernier est morte presque subitement. On a attribué sa mort à une chute. Je n’ai pas entendu dire qu’elle fut malade avant son décès. Je sais que M. Tarrade, médecin à Châteauneuf, est allé la voir ainsi que la sage-femme de Linards.

Je ne connais pas l’auteur des trois lettres anonymes que vous me présentez. Je ne puis vous dire quel est l’auteur.

Lecture faite … a signé MARIE BONNEFOND

 

On cherche aussi à identifier, auprès des voisins, les visiteuses éventuelles de Léonarde Bessette à son domicile de Saint Bonnet, mais là aussi sans succès :

18 août 1894

Le maire de Saint Bonnet à

Monsieur le juge d’instruction

 

En réponse à votre lettre du 15 août courant, sur la femme Carpe qui pratique le métier d’avorteuse, j’ai l’honneur de vous informer que j’ai fait une enquête sur elle, mais je n’ai rien pu savoir ; ses voisins n’ont rien vu et ne veulent rien dire.

Je n’ai pu savoir aussi si la femme Carpe a été à Linards les 27, 28, 29, 30 et 31 juillet ou le 1° août et si la nommé Châtenet, épicière à Linards est venue voir la femme Carpe chez cette dernière à la même époque.

Je dois vous dire, Monsieur le Juge d’Instruction, que la rumeur publique, ici, accuse hautement la femme Carpe de pratiquer le métier d’avorteuse, mais c’est tout ce qu’on peut savoir.

Si dans la suite je recueillais des témoignages sur cette femme, je vous en informerais immédiatement.

Veuillez agréer …

 

Procès verbal d’information extra-judiciaire

 

Le 16 août 1894, nous Georges Seidenbinder [juge de paix] du canton de Pierre Buffière … en vertu d’une commission rogatoire de M. le juge d’instruction de Limoges en date du 15 août 1894 …

Nous sommes transporté à St Bonnet la Rivière pour procéder à une enquête et faire une perquisition …

Avons entendu le sieur Ruaud, sabotier demeurant au bourg de St Bonnet la Rivière, lequel nous a déclaré ce qui suit :

« Je ne sais absolument rien sur les faits dont tout le monde parle ici, je n’ai vu entrer ni sortir personne dans le domicile de la femme Carpe, on dit que les gens qui viennent la voir y viennent la nuit et qu’elle-même s’absente aussi la nuit, mais ce sont des dires que je n’ai aucunement contrôlés, ce sont des gens qui sont méprisés généralement mais que moi et ma famille nous ne fréquentons pas. C’est tout ce que j’ai à vous dire. »

Ne sait signer …

 

Avons ensuite entendu le sieur Texier, cordonnier demeurant au bourg de St Bonnet :

« Je suis voisin de la femme Carpe, j’ai vu des allées et venues chez mes voisins mais je ne me suis jamais occupé de ce qu’ils faisaient. J’ai entendu beaucoup parler des faits qu’on reproche à ces gens, mais je ne me suis jamais occupé à vérifier tout ce qu’on attribue à ces gens-là, je ne puis donc rien dire d’exact ni de certain sur cette affaire. »

Ne sait signer …

 

Avons ensuite entendu la nommée Marie Berland, épouse Chadelaud, demeurant au bourg de St Bonnet :

« J’habite la même maison que la femme Carpe, j’ai vu aller et venir bien du monde, mais je ne me suis jamais occupée des affaires de ces gens-là. J’ai quatre enfants, lesquels demandent des soins de tous les instants et alors je ne puis jamais m’occuper de ce qui se passe chez mes voisins. »

Ne sait signer …

 

11 octobre 1894 - Berland Marie femme Chadelaud, âgée de 53 ans, ménagère à St Bonnet la Rivière

Déposition

J’habite la même maison que la femme Carpe, mais comme je vais à la journée pendant le jour, et que je dors la nuit, je ne sais pas ce qu’elle fait.

Lecture faite … ne sait signer

 

11 octobre 1894 - Texier Léonard, âgé de 38 ans, cordonnier à St Bonnet la Rivière

Déposition

Je suis voisin de la femme Carpe, je vois souvent qu’elle va aux foires, mais comme je suis assis sur ma chaise et que je ne regarde que mon travail, je ne vois pas les personnes qui vont chez elle.

Lecture faite … a signé TEXIER

 

Les voisins de Saraudy aux Tuileries de Montaigu (Linards) sont tout aussi discrets :

15 septembre 1894 - Quintanne François, âgé de 75 ans, forgeron aux Tuileries de Montaigu (Linards)

Déposition

J’ignore si le sieur Saraudy dit le Ziguet s’est rendu à Linards fin juillet ou commencement août dernier. J’ignore aussi s’il est venu des femmes chez Saraudy, étant toujours occupé dans ma forge. Bien que je ne sois qu’à quelques deux cent mètres de l’habitation de Saraudy, je ne vois rien de ce qui se passe chez lui. Des femmes ou autres personnes ont pu y venir sans que je les ai vus. Il est très facile d’accéder chez lui sans être vu, en y aboutissant à travers champs. D’ailleurs je suis très sourd, ce qui fait que je ne suis pas au courant de tout ce qui se fait ou se dit dans mon entourage. Je ne puis vous fournir aucun renseignement utile.

Lecture faite … ne sait signer

Et ajoute : je ne sais rien non plus des faits reprochés à la femme Carpe qui a aussi la réputation de faire avorter les femmes dans les premiers mois de leur grossesse.

 

15 septembre 1894 - Anna Dupetit ép. Quintanne, âgée de 50 ans, cultivatrice aux Tuileries de Montaigu (Linards)

Déposition

Je ne connais nullement la femme Carpe, ni de vue ni de réputation. Jamais je n’ai entendu parler d’elle. Etant très courte d’oreille, je ne suis pas au courant des nouvelles. Je ne sais ni lire ni écrire. Je ne puis pas vous renseigner sur l’auteur des lettres que vous me présentez, ni vous fournir le moindre renseignement utile.

Lecture faite … ne sait signer

 

Léonarde Bessette étant illettrée, comme peut-être ses correspondantes, elle devait se faire lire les nombreuses lettres qu’elles recevait, comme leurs auteurs devaient les faire écrire ; on interroge les auxiliaires potentiels, à commencer par son fils :

3 avril 1895 Carpe Louis, 19 ans, entendu à titre de renseignement, fils de l’inculpée

Déposition

Je n’ai jamais rapporté à ma mère des propos fâcheux qui auraient été tenus sur son compte par une veuve Faure dite Nanet. Il est possible que ma mère ait eu une dispute avec cette femme, mais je n’en connais pas les motifs et je n’y ai pas assisté.

Je me suis souvent blessé avec des instruments de mon métier, mais en dehors de cela, je ne me rappelle m’être fait qu’une seule blessure, cette blessure se trouvait à ma jambe, et elle a été produite à l’aide d’un couteau.

Ce n’est pas moi qui lisait les lettres de ma mère et elle ne m’en a pas fait écrire non plus.

Je n’ai rien à dire dans l’intérêt de ma mère

Lecture faite … a signé CARPE LOUIS

 

10 septembre 1894 - Bardèche Michel, âgé de25 ans, facteur des postes à St Bonnet la Rivière

Déposition

Il y a environ deux ans que, comme facteur, je porte les lettres adressées à la femme Carpe ; il y a à peu près quinze mois elle m’a prié de lui lire une lettre que je lui ai remise, j’ai déféré à son désir et j’ai lu la lettre, mais je ne me rappelle pas quel en était le contenu.

La femme Carpe reçoit en moyenne 3 ou 4 lettres par semaine.

Lecture faite … a signé BARDECHE

 

25 septembre 1894 - Arnaud Léontine Noémie Marie, âgée de 23 ans, sans profession, à Sous le Crou (Linards)

Déposition

Je ne connais pas l’auteur des trois lettres adressées à la femme Carpe, dont vous m’avez donné connaissance. Je ne connais les personnes de Linards qui puissent, à ma connaissance, en être l’auteur. J’ai passé les examens du brevet élémentaire mais je n’ai pas eu entre les mains des écrits des femmes de Linards. Quant à moi je suis étrangère à cette correspondance.

Lecture faite … a signé M. ARNAUD

 

L’enquête s’élargit aux signataires possibles des initiales A.D., puis A.A., les nombreuses femmes de Linards et Saint Méard dont le prénom commence par A (le prénom Anne est traditionnellement populaire) et le nom de jeune fille ou d’épouse par D ; en fonction du contenu des lettres où la rédactrice faisait allusion à ses activités quotidiennes, on se renseigne sur la date de la dernière lessive, la garde des vaches etc. :

11 septembre 1894 - Anne Dulibeau ép. Thuilléras, âgée de 35 ans, cultivatrice aux Ribières de Linards

Déposition

Il y a 11 ans que je suis mariée ; j’ai trois enfants : un garçon de 10 ans, une fille de 6 ans et une dernière fille de 4 ans. Je ne connais la femme Carpe dite la Cadette que de vue. Je ne lui ai jamais parlé et il y a plus d’un an que je ne l’ai pas vue. J’ai fait la lessive depuis 2 ou 3 mois. Je ne sais ni lire ni écrire. Il m’est impossible de vous renseigner sur l’auteur des lettres que vous me présentez.

Lecture faite … ne sait signer

 

11 septembre 1894 - Anne Decrorieux veuve Decrorieux, âgée de 32 ans, cultivatrice à Linards

Déposition

Je connais de vue seulement la femme Carpe, jamais je ne lui ai parlé ; à elle comme à tout le monde j’ai pu lui dire bonjour ou bonsoir en la croisant, par simple politesse. Je la fuyais lorsque je la rencontrais. Je ne sais ni lire ni écrire, je ne puis vous donner aucun renseignement concernant les lettres que vous me présentez.

Lecture faite … a signé ANNE DECRORIEUX

 

11 septembre 1894 - Anne Degeorges ép. Thuilléras, âgée de 37 ans, cultivatrice à Baubiat (Linards)

Déposition

Je connais la femme Carpe de vue seulement. Il y a 7 ans que je suis mariée et j’ai eu 5 enfants dont 3 vivent encore. Dans ces conditions il est bien clair que je n’ai jamais eu recours aux manœuvres de l’inculpée.

Je n’ai pas connaissance que l’inculpée ait fait avorter de femme dans mon voisinage. Je sais seulement qu’elle a la réputation de faire avorter les femmes dans les environs.

Lecture faite … ne sait signer

 

11 septembre 1894 - Anne Demarty ép. Fraisseix, âgée de 36 ans, cultivatrice à Montaigu (Linards)

Déposition

Je connais la femme Carpe surnommée la Cadette. La dernière fois que je l’ai vue, il y a deux ans, elle traversait le bourg de Linards et elle était en toilette. Je n’ai jamais eu de relations avec elle. On la fuit plutôt qu’on ne l’approche, à cause de sa réputation.

Ne sachant ni lire ni écrire, je ne puis pas vous renseigner sur les lettres que vous me présentez, je n’en connais pas l’auteur.

Quant à moi, je ne viens que de sevrer mon fils, âgé d’environ 26 mois.

Lecture faite … ne sait signer

 

11 septembre 1894 - Anne Denardou ép. Simonet, âgée de 36 ans, cultivatrice à Oradour (Linards)

Déposition

J’ai 2 enfants dont un a 18 ans et l’autre 11 ans. Je n’ai pas éprouvé de grossesse depuis la naissance de ce dernier.

Jamais je n’ai parlé à la femme Carpe connue sous le nom de la Cadette. Je l’ai vue cependant lorsqu’elle habitait Linards et la connais de vue.

Je ne sais pas qui peut être l’auteur des lettres signées des initiales A.D. dont vous m’avez donné connaissance. L’auteur pourrait être du côté opposé à la partie de la commune de Linards que j’habite.

Lecture faite … ne sait signer

 

15 septembre 1894 - Anne Dunouhaud veuve Saraudy, âgée de 43 ans, cultivatrice à Baubiat (Linards)

Déposition

J’ai six enfants encore vivants et j’ai nourri deux enfants étrangers à ma famille. Je n’ai eu aucune relation avec la femme Carpe qui a habité à 1 km  ½ de chez moi pendant qu’elle était locataire aux Courbes de Linards. Je suis dans l’ignorance de ce que l’inculpée a pu commettre d’avortement dans la commune de Linards ou les environs.

Je ne connais pas l’auteur des lettres que vous me présentez mais si je l’apprenais ou que je sache seulement qui soupçonner, je vous le ferais savoir par M. le maire de Linards.

Lecture faite … ne sait signer

 

15 septembre 1894 - Amélie Gourserol ép. Denardou, âgée de 27 ans, ccultivatrice aux Barres (Linards) (Le Barra)

Déposition

Il y a environ 7 ans que la femme Carpe dite la Cadette a habité à un kilomètre de notre maison, sur la route du Buisson. Elle y est restée 1 an ou 2 comme locataire. Je n’ai jamais lié la conversation avec elle, quoique nous nous soyons saluées en passant l’une à côté de l’autre. Je ne sais rien la concernant au point de vue de l’accusation dont elle est l’objet.

Je ne connais pas l’auteur des trois lettres que vous m’avez montrées. J’ignore qui s’est adressé à elle, dans tous les cas ce n’est pas moi.

Je suis encore nourrice de ma dernière fille âgée de 19 mois.

Lecture faite … a signé AMELIE GOURSEROL EPOUSE DENARDOU

 

15 septembre 1894 - Anne Duvalet ép. Guéry, âgée de 50 ans, cultivatrice au Puylarousse (Linards)

Déposition

Je connais l’inculpée de vue seulement. Elle est connue dans le pays sous le nom de Cadette. Je ne puis rien dire la concernant, ayant trait à l’inculpation dont vous vous occupez. Je suis mariée depuis 14 ans. Six mois après mon mariage, j’ai eu un enfant qui n’a vécu que 20 jours. Je n’ai pas d’enfant. je ne sais ni lire ni écrire et ne puis vous fournir aucun renseignement utile.

Lecture faite … ne sait signer

 

15 septembre 1894 - Anne Lafarge ép. Dujacques, âgée de 20 ans, sans profession, à Garenne (Linards)

Déposition

Je n’ai pu me rendre à votre convocation sur avertissement, étant malade et ne pouvant pas me déplacer. Je suis mariée depuis 3 ans ½. J’ai éprouvé trois grossesses qui n’ont duré que sept mois. C’est à la suite de mes dernières couches que j’ai été malade. Toute ma famille désire un accouchement normal qui nous donne un héritier ; c’st vous dire que je n’ai subi aucune manœuvre abortive.

Je ne connais pas la femme Carpe ni aucune autre femme ayant la réputation de provoquer des avortements. Je ne sais pas quel est l’auteur des letrres signées A.D.

Lecrure faite … a signé ANNA LAFARGE

 

17 septembre 1894 - Anne Catherine Quintanne veuve Dupetit, âgée de 54 ans, aubergiste à Ligonat (St Méard)

Déposition

J’habite le village de Ligonat, qui est de la commune de St Méard mais qui est sur la limite de la commune de Linards. Je n’ai eu aucune relation avec la femme Carpe dite la Cadette dont la réputation est tout à fait mauvaise. Je ne sais ni lire ni écrire et ne reconnais pas les lettres que vous me présentez. Je n’ai jamais fait écrire à cette femme.

Ma fille, Anna Dupetit, est mariée depuis 15 mois ½, elle est enceinte et se trouve vers la fin du 9° mois de sa grossesse, à ce que je crois. Ma fille n’a jamais eu, que je sache, de relation avec la Cadette. Elle est mariée à Louis Faye de la Porcherie, où elle est demeurée la 1° année de son mariage. J’écris aujourd’hui deux lettres qui sont de son écriture (sic) ; le hasard a voulu que je ne les ai pas mises à la poste avant d’entrer dans votre cabinet. Vous pouvez en garder une pour comparer son écriture avec celle des lettres saisies. Comme ma fille est malade elle ne pourrait pas se rendre à votre convocation. Elle a 19 ans ½ . Nous attendons son accouchement d’un jour à l’autre.

Lecture faite … ne sait signer.

 

Et ajoute : Je crois que l’épouse Devaud née Marie Faye demeurant au Nouhaud de Linards est en correspondance avec l’inculpée.

 

2 octobre 1894 - Quintanne Catherine veuve Dupetit, âgée de 54 ans, débitante à Ligonat (St Méard)

Déposition

J’ai eu l’occasion de voir dans les foires la femme Carpe qui était très entourée, et par des hommes et par des femmes. Plusieurs fois, dans ces groupes s’est trouvée la femme Devaud.

Une nuit, la femme Carpe qui se trouvait avec des hommes a voulu entrer dans mon débit. Je refusai de la recevoir, à cause de sa mauvaise conduite ; je n’ai jamais voulu lui permettre de venir dans mon débit.

Lecture faite … ne sait signer

 

La signataire A.D. restant pour le moment introuvable (elle se dénoncera plus tard), on cherche les A.A. :

25 septembre 1894 - Agathe Ablié épouse Lachaud André, âgée de 48 ans, cultivatrice au Nouhaud (Linards) Déposition

Je ne connais pas la femme Carpe ; j’ai eu huit enfants, dont quatre sont vivants. Je ne sais ni lire ni écrire.  Je ne sais absolument rien concernant cette femme

Lecture faite … ne sait signer

 

25 septembre 1894 - Anne Gilles épouse Annet Jean, âgée de 36 ans, cultivatrice demeurant à Fégenie (Linards) Déposition

Depuis longtemps, dix ans peut-être, j’ai entendu souvent parler de la Cadette. Je ne connais pas sa conduite, ni ce qu’elle fait de bien ou de mal. Je ne l’ai pas employée. J’ai deux filles, l’une a  15 ans et l’autre 9 ans.

Lecture faite … ne sait signer

 

25 septembre 1894 - Anna Reineix ép. Andraud Martin, âgée de 23 ans, cultivatrice à Oradour (Linards) Déposition

Je ne connais pas l’auteur de la lettre adressée à la femme Carpe à la date du 19 juillet. Elle n’émane pas de moi. Je ne sais qu’une chose c’est que l’inculpée est bien connue à Linards sous le nom de Cadette. Elle se faisait remarquer par sa conduite et par sa toilette.

Lecture faite … a signé ANNA ANDRAUD

 

25 septembre 1895 - Anna  Jabolot ép. Aigueperse, âgée de 42 ans, cultivatrice à Montaigu (Linards)

Déposition

Je connais la femme Carpe dite la Cadette, mais je ne lui ai jamais adressé la parole. Je ne lui ai pas écrit, ni pour moi ni pour d’autres femmes, étant illetrée moi-même. Je ne sais rien de ce qu’elle a pu faire. Elle passe pour être bien connue dans les foires.

Lecture faite … ne sait signer

 

28 septembre 1894 - Antoinette Legarçon ép Arnaud  Pierre, 48 ans, cultivatrice à Meyrat de Linards

Déposition

Je ne connais pas la femme Carpe de vue. Un jour de foire de Linards, sur son passage on a dit : « Voyez la Cadette ! » Lorsque je me suis retournée pour la voir, je n’ai pas pu la distinguer. Ell n’aurait fait aucun mal, si elle n’a fait que ce que je sais, c’est à dire rien.

Lecture faite … ne sait signer

 

28 septembre 1894 - Anne Texier ép Arnaud, âgée de 38 ans, cultivatrice à Fégenie de Linards

Déposition

J’ai eu six enfants. Il m’en reste quatre de vivants. Je ne connais pas la femme Carpe, dont j’ai entendu parler à cause de sa toilette. Je n’ai eu aucune relation avec elle.

Je ne connais pas les agissements de cette gaillarde.

Lecture faite … ne sait signer

 

28 septembre 1894 - Augustine Mousset ép Arnaud, âgée de 24 ans, cultivatrice à Baubiat de Linards

Déposition

Je ne connais pas la femme Carpe et ne lui ai jamais fait écrire. J’ai trois enfants vivants, trois filles. J’ignore l’auteur de la lettre adressée le 19 juillet à la femme Carpe, dont vous m’avez donné lecture.

Lecture faite … a signé AUGUSTINE MOUSSET

 

Si aucun des témoins ci-dessus ne reconnaît avoir été en contact avec Léonarde Bessette, certains (entendus pour leurs initiales AD ou AA) mettent en cause une autre personne déjà impliquée en 1889 ; les enquêteurs suivent ces diverses pistes, dont certaines sont des impasses :

19 septembre 1894 - Anna Ducher ép. Rigout, âgée de 55 ans, sans profession au Moulin à Vent (Linards) Déposition

J’habite avec mon mari dans un endroit retité dans les châtaigneraies, ce qui fait que je sais pas grand chose de ce qui se passe. Je connais cependant la femme Carpe dite la Cadette mais je l’évite lorsque je la rencontre. Je ne sais rien des manœuvres qu’on lui reproche. Moi je n’ai aucune relation avec cette femme.

J’ai un fils qui a 28 ans et n’ai pas eu d’autre grossesse depuis.

Je demeure dans le voisinage de Dublondet, sa femme est morte il y a environ trois ans, après avoir longuement traîné, sans que je sache quoi que ce soit sur les causes de son décès.

J’ai été dans la maison pour faire la lessive, dans le cours de sa maladie, mais il n’a été rien dit de son mal devant moi.

Lecture faite … ne sait signer.

 

23 novembre 1894 - Dublondet Jean, âgé de 48 ans, cultivateur à Ribière Gagnoux (Linards)

Déposition

Je sais bien que ma défunte femme a parlé à la femme Carpe, mais si elle lui a demandé des remèdes c’est à mon insu, car je la grondais lorsque j’apprenais des choses de ce genre.

Depuis que j’ai été entendu en 1889, ma femme est morte de la fièvre typhoïde.

Lecture faite … ne sait signer

 

24 novembre 1894 - Chatard Anna femme Leycure, âgée de 28 ans, aubergiste à St Bonnet la Rivière

Déposition

A l’époque du décès de la femme Perpillou, on m’a raconté, mais je ne sais qui l’a raconté que, après la mort de cette femme, on avait trouvé en faisant la lessive un fœtus plié dans un drap. Il faudrait être sourd et muet pour n’avoir pas entendu dire que la femme Carpe et Saraudy opéraient des avortements.

Saraudy est venu quelquefois coucher à la maison, il disait qu’il venait de travailler, il arrivait le soir et repartait le matin.

On a pu dire beaucoup de choses chez nous, mais je ne les ai pas entendues.

Lecture faite … a signé ANNA LEYCURE

 

D’autres dénonciations débouchent sur une tentative d’avortement probable, mais que les enquêteurs ne pourront prouver, ainsi celui d’Anne Peyrols :

19 septembre 1894  - Anne Lanourrice ép. Denaudy , âgée de 25 ans révolus le mois de mai prochain, aubergiste aux Quatre Chemins de Linards

Déposition

Je suis mariée depuis le mois de mars 1892. J’ai une fille qui a 18 mois et qui est sevrée depuis une quinzaine de jours. Je n’ai eu aucune relation avec la femme Carpe que je connais de vue et de réputation. Elle est venue dans mon auberge un jour de foire de La Croisille, l’hiver dernier ; elle était avec un jeune homme de St Bonnet et le sieur Maumot qui habite actuellement le Puy de Linards, mais qui habite à présent (sic) Sautour le Grand même commune. Cette femme passe pour se livrer à la prostitution et provoque des avortements chez les femmes enceintes.

Je fréquente peu les femmes de Linards et ne pourrais reconnaître leur écriture. Après en avoir pris connaissance, je dois vous dire que je ne connais l’écriture des lettres que vous me présentez. Il y a quelques mois, j’ai rencontré Anna Perols de la Maillerie de Linards avec la femme Carpe. Cette jeune fille était enceinte de quelques mois à cette époque mais la grossesse n’était pas connue. Ses parents sont fermiers et leur propriétaire, surnommé Lebraud, habite la commune de St Bonnet la Rivière. Cette jeune fille a fait le voyage de St Bonnet, prétextant un versement d’argent à son maître. A son retour elle a été malade, mais elle est toujours enceinte et doit l’être de six mois. Elle venait chez moi les jours de foire m’aider dans le service de l’auberge ; elle n’a cessé de venir que le jour où elle a été obligée de m’avouer sa grossesse.

Lecture faite … a signé ANNA DENAUDY

 

2 octobre 1894 - Lanourrice Anna femme Denaudy  âgée de 24 ans, aubergiste aux Quatre Chemins (Linards) Déposition

J’ai vu souvent passer devant chez moi la femme Carpe, qui court toutes les foires des environs. Cette femme a la réputation de provoquer des avortements ; elle est venue dans mon auberge à plusieurs reprises, le plus souvent elle était seule ; la seule personne que j’ai remarqué avec elle est un sr. Maumot qui habitait le Puy de Linards et maintenant Sautour le Grand.

Il y a quelques mois, allant à la foire de Châteauneuf, j’ai rencontré Anna Pérols qui était avec la femme Carpe et avec une vieille femme de la Maillerie dont j’ignore le nom. En me voyant Anna Perols a quitté la femme Carpe pour venir avec moi.

Je sais qu’aux environ de la St Jean, la fille Perols a été à St Bonnet la Rivière pour y porter de l’argent à ses maîtres, m’a dit sa mère ; peu après ce voyage elle a été malade pendant 2 ou 3 jours.

A cette époque, Anna Perols avait déjà avoué sa grossesse.

Lecture faite … a signé ANNA DENAUDY

 

25 septembre 1894 - Anna Perols, âgée de 18 ans, cultivatrice chez ses parents, colons de Jean Reilhac à la Maillerie (Linards)

Déposition

Je suis enceinte de huit mois. Je connais la femme Carpe mais je n’ai jamais parlé avec elle. Personne n’a pu me voir causer avec la femme Carpe. Je ne suis pas allée à St Bonnet depuis quatre à cinq ans. Au moment où l’on coupait les joncs dans les prés, j’ai été malade. Je n’ai pas cessé de travailler ; mais j’avais assez souvent éprouvé des vomissements.

Je ne garde pas les vaches. Je garde mes oies seulement dans les champs et dans les bruyères.

J’atais enceinte de cinq mois environ lorsque j’ai avoué ma grossesse à  ma mère. Le maire de Linards a été prévenu le même jour et a recommandé à mon père de ne pas me battre le lendemain matin.

Lecture faite … ne sait signer

 

28 septembre 1894 - Bessette Léonarde femme Carpe, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Est-ce qu’il y a quelques temps la nommée Anna Peyrol, âgée de 18 ans, demeurant à la Maillerie (Linards) n’est pas venue chez vous à St Bonnet ?

R. Oui, elle est venue à la maison ; elle est venue tout simplement pour causer, car nous sommes amies ; elle s’est bornée à me dire qu’elle venait de passer en un endroit qu’on appelle Aigueperse.

Après réflexion, l’inculpée reconnaît que la fille Peyrol lui a parlé de sa grossesse, mais elle ne se rappelle pas si elle lui a dit qu’elle était enceinte de 4 ou 6 mois ; il était nuit lorsqu’elle est arrivée chez elle et elle a couché avec elle (femme Carpe) dans une auberge de St Bonnet, chez Leycure. Elle a été coucher avec cette fille parce que celle-ci avait peur.

D. Connaissez-vous un nommé Nouhaud ?

R. Pour pouvoir répondre, il faudrait que je sache de quel village il est.

D. Connaissez-vous une nommé Faye Marie épouse Devaud, dite « la Fayaude » ?

R. Je la connais très bien, mais elle ne m’écrit pas et elle ne vient pas chez moi, car nous ne sommes pas amies et il y a plus de six mois que nous ne nous sommes pas parlé.

Lecture faite … ne sait signer

 

2 octobre 1894 - Perols Anna, âgée de 18 ans, célibataire demeurant à la Maillerie (Linards)

Déposition

Un jour de foire de Linards, je rencontrai dans le bourg la femme Carpe, qui me tint le langage suivant : « Tu es enceinte, ton père est méchant, s’il savait que tu es enceinte il te tuerait, il faut faire passer ça, viens me trouver, je te débarrasserai. » Craignant la colère de mon père, je lui promis d’aller chez elle ; effectivement, quelques jours après, en revenant de chez mon maître, j’entrai dans le domicile de la femme Carpe. Elle me dit qu’elle n’avait pas de lit pour me faire coucher, d’aller coucher à l’auberge, qu’elle m’y tiendrait compagnie. Dans cette auberge, elle me demanda si j’avais porté de l’argent ; lui ayant répondu que non, elle me dit que je pouvais m’en retourner, qu’elle ne me ferait rien puisque je n’avais pas d’argent.

Lecture faite … ne sait signer

 

2 octobre 1894 - Chatard Anna épouse Leycure , âgée de 27 ans, demeurant à St Bonnet la Rivière

Déposition

Je n’ai pas logé la femme Carpe ni la fille qui l’aurait accompagnée ; j’écris le nom des voyageurs qui couchent chez nous mais je dois dire que cette femme-là ne logea jamais chez moi, elle vient quelquefois chercher du pain et d’autres denrées pour nourriture et boisson, mais nous n’avons aucune fréquentation. Si je savais exactement le jour où elle prétend avoir couché en compagnie de quelqu’un dans une de nos chambres, je pourrais peut-être me rappeler qui a couché cette nuit-là, je peux dire qu’en tous cas ce n’est pas la femme Carpe ni une fille Peyrol car depuis deux mois je ne me souviens pas avoir logé deux femmes seules. Je ne connais aucune affaire. C’est tout ce que le témoin a dit savoir … a signé ANNA CHATARD

 

Enfin certaines des femmes interrogées reconnaissent avoir envisagé ou réellement tenté d’interrompre une grossesse, mais seulement à l’aide d’une potion fournie par Léonarde Bessette, inefficace ou finalement non employée ; c’est le cas de la signataire des lettres A.D. , finalement dévoilée :

23 novembre 1894 - Arnaud Anna femme Debernard, âgée de 17 ans, ménagère à Fégenie (Linards)

Déposition

On m’avait dit que la femme Carpe donnait des remèdes aux femmes et aux filles qui étaient enceintes et que ça faisait passer leur grossesse. Elle m’avait promis une de ses bouteilles moyennant 20 fr, et c’est pour lui rappeler cette promesse que je lui ai écrit les lettres qui ont été saisies ; malgré sa promesse elle n’est pas venue et j’ai accouché au mois d’octobre dernier.

Lecture faite … a signé ANNA DEBERNARD

 

29 septembre 1894 - Célérier Marie femme Mousset, âgée de 34 ans, ménagère à Linards

Déposition

Je confirme la déposition que j’ai faite en 1889 à M. le juge de paix de Châteauneuf ; cette déposition est l’expression de la vérité.

Il est certain qu’à l’époque que j’ai indiqué, la femme Carpe m’a dit qu’elle avait un moyen de débarrasser les femmes enceintes, par suite de faire revenir les règles.

Elle a ajouté que si mes règles avaient cessé de venir, je n’avais qu’à prendre un liquide dont elle me donna une bouteille moyennant cinq francs. Je n’ai pas fait usage de ce liquide. Je n’étais pas du reste enceinte, c’est parce que je nourrissais mon enfant que mes règles n’étaient pas revenues.

Lecture faite … ne sait signer

 

Mise en cause, Léonarde Bessette n’hésite pas à menacer les témoins d’autres révélations embarrassantes à leur égard :

24 décembre 1894 - Breuil Marie femme Demarty Pierre, 42 ans, ménagère à Linards

Déposition

Il y a moins d’un an je crois, ma belle-sœur, femme Demarty, eut la curiosité de savoir si les bruits qui couraient sur la femme Carpe étaient fondés ; elle me chargea de lui demander ses services. Je me prêtai à cette ruse et je demandai à la femme Carpe si elle pourrait donner quelque chose à ma belle-sœur pour faire passer une grossesse ; elle me répondit affirmativement, seulement elle me dit qu’il fallait que ma belle-sœur lui parlât elle-même. Comme ma belle-sœur et moi avions appris ce que nous voulions savoir, nous nous en sommes tenues là.

Nous confrontons le témoin avec l’inculpée, la femme Carpe, celle-ci déclare que c’était bien pour elle-même et non pour sa belle-sœur que la femme Demarty lui a demandé de son eau, elle n’en a pas voulu à cause du prix qu’elle a trouvé trop élevé. L’inculpée ajoute : il est si vrai que c’était pour elle et non pour sa belle-sœur qu’elle demandait mes services, que sa belle-sœur elle-même m’a déclaré qu’elle n’avait pas besoin de moi et qu’elle n’avait pas songé à moi ; de plus un homme m’a carrément déclaré un peu plus tard que la femme Demarty venait d’être malade à la suite d’un avortement accompli, soit par Saraudy soit par une petite femme.

Lecture faite …. Ne savent signer

 

10 septembre 1894 - Bourrissout Anna femme Carpe, âgée de 43 ans, journalière à Limoges, faubourg du Pont-Neuf, rue des Carrières n°13

Déposition

Il y a environ dix ans, le mari de la femme Carpe travaillant chez nous, celle-ci est venue à la maison et m’a tenu les propos suivants : « Vous êtes peut-être grosse, si cela était il ne faudrait pas vous en préoccuper, car j’en ai débarrassé qui étaient enceintes depuis six et sept mois. » Comme je tenais à voir  revenir mes règles et que je savais que je n’étais pas enceinte, je consentis à boire un verre d’eau de vie mêlée de vinaigre, qu’elle avait fait préparer.

Cette boisson me rendit fort malade, mais n’eut aucune influence sur mes règles, qui revinrent naturellement trois mois après. A cette époque je rencontrai la femme Carpe qui me dit : « Vous êtes probablement encore embarrassée, mais c’est votre faute, si vous aviez pris une seconde fois le breuvage que je vous avais recommandé, vous seriez délivrée. »

Je lui répondis que je n’avais pas besoin de son breuvage.

La femme Carpe m’avait également donné quelques pilules que je mettais dans ma soupe, mais elles n’ont produit aucun effet.

Une fois un nommé Maraillac de la Ribière passait, ou bien alors que sa femme passait, la femme Carpe me dit qu’elle avait débarrassé la femme Maraillac et qu’on lui devait 20 fr pour cela.

Lecture faite … ne sait signer

 

21 février 1895 - Bourissout Anna femme Carpe déjà entendue

Déposition

Je maintiens ma déposition du 10 7bre dernier

Il est très vrai que le nommé Maraillac de la Ribière, passant un jour où je causais avec la femme Carpe, dite la Cadette, m’a dit qu’elle avait débarrassé la femme Maraillac et qu’on lui devait 20 fr pour ça.

Nous confrontons le témoin Bourrissout Anna femme Carpe avec l’inculpée Bessette Léonarde femme Carpe dite la Cadette. Nous donnons à cette dernière lecture de la déposition ci-dessus et de celle faite par le témoin  le 10 septembre dernier ; sur interpellation, l’inculpée répond :

Tout ce que j’ai fait, c’est de donner des pilules et de l’eau que j’avais pris chez le pharmacien, M. Chaize de St Germain. Je n’ai pas parlé à cette femme de la femme Maraillac.

Le témoin persiste dans sa déposition.

L’inculpée dit : demandez à cette femme qui a fait la robe qui enveloppait l’enfant qu’on a trouvé dans l’étang de M. Noualhier. Je vais tout dire.

C’est cette femme qui avait mis au monde et jeté dans l’étang l’enfant nouveau-né qu’on y a trouvé. Je le sais parce que j’ai reconnu la robe qui enveloppait l’enfant, comme une robe que j’avais vue sur Anna Bourrissout. Ce fait remonte à 4, 5 ou 6 ans.

Le témoin maintient de nouveau sa déposition et déclare que les accusations portées par la femme Carpe contre elle sont absolument fausses. Du reste la gendarmerie a fait une enquête et je suis venue au cabinet d’Instruction.

L’inculpée ajoute : ainsi que je l’ai dit, c’est parce que j’ai reconnu la robe que je pense que c’est cette femme qui a jeté l’enfant dans l’étang. Du reste il est certain que cette femme était enceinte. Tout Linards le savait ; ce n’est pas pour cette grossesse qu’elle m’avait demandé des médicaments ; cette demande de médicaments était bien antérieure.

Lecture faite … ne savent signer

 

Incarcérée à Limoges, Léonarde Bessette se tient au courant des progrès de l’enquête et intervient auprès des témoins pour orienter leurs déclarations, en faisant passer ses instructions à son mari par des billets écrits sous sa dictée par sa co-détenue Lucie Testard, ainsi lorsque qu’une nommée Nanet est mise en cause :

30 mars 1895 - Tricard Marguerite femme Ducaillou âgée de 35 ans, cultivatrice à Siardet (St Bonnet) Déposition

Il est bien certain, d’après ce que j’ai entendu dire, que la femme Carpe a détruit bien des petits, personne ne peut dire le contraire, on la voyait dans les foires entourée de femmes, c’était probablement le jour qu’elle leur donnait rendez-vous et le soir elle faisait les opérations, mais je n’ai pas vu cela.

Parmi les personnes qu’on m’a cité comme ayant été avortées par la femme Carpe, se trouve une femme surnommée Nanet au bourg de St Bonnet et une femme de notre village dont on ne m’a pas dit le nom.

Le mal causé par les avortements dans notre pays est si grand qu’une femme de St Paul venue à St Bonnet pour vacciner les enfants a été stupéfaite d'en trouver aussi peu.

Lecture faite … ne sait signer.

 

Cher mari je te disai que la maria paiclit a denoncer la nanet et que cette femme qui avais été chez le père nandi je ten pri d’aller chez la nanet et de la prévenir tu lui dira de ne pas voir peur que je ne lui ait rien donner tu ira les trouvais tous et tu leur expliquera  comme je te dit sur ma lettre et quil vienne a limoges pour parler a la nourisse ppur quelle dise quelle ma vue chez le père nandi mais quelle ne c’est pas la femme que je suis. Cher mari losque tu viendra me voire tu maportera un corsage mon fichu de laine et ma palatine et mes coques et des bas de ma mère blancs et des chaussette et une camisol toute les lettre que je tais ecrit fais les toute bruler. Je mennui bien je t’en pri noubli pas de venir me voire asses tot que tu aura reçue ma lettre. Je vous embrasse tout les 3. Ta femme qui tenbrasse de tout cœur

LEONARDE BESSETTE

Long ma dit que tu es toujours sous chez la vve Faucher dans les petite maison tard avec vignon et tu pence que je ne suis pas contente jaimerai mieux que tu maporte largent que non pas que tu le manges mais je te promets que si je pui sortir jai quelque chause a lui dire a la marie. adieu ta femme

Billets Bessete

(Les deux affaires évoquées ci-dessus sont évoquées plus loin dans l’affaire Vergne ép. Leblois.)

 

Mais ces billets eux-mêmes sont interceptés par une indicatrice :

15 janvier 1895 - Trotignon Joséphine, 25 ans, courtière en librairie demeurant à Limoges, rue du Collège n°11 Déposition

Je sais que celle qu’on appelait « l’Italienne » faisait les commissions des femmes à l’isolement. Je n’ai pas su que la femme Négrier avait fait des commissions pour la femme Devaud. La femme Carpe, lorsqu’il entrait des femmes à la prison, faisait tout ce qu’elle pouvait pour savoir leurs noms.

La femme Négrier n’est pas aimée à la prison.

Lecture faite … a signé JOSEPHINE TROTIGON

 

Léonarde Bessette, devant le nombre des témoignages, décide de reconnaître, comme elle l’avait fait avec succès en 1889,  avoir uniquement vendu des potions abortives en réalité inoffensives, escroquant ainsi ses clientes, à l’exclusion de tout autre pratique efficace ; lors d’une perquisition, les enquêteurs trouveront cependant une substance réellement abortive :

27 septembre 1894 - Bessette Léonarde femme Carpe déjà interrogée

Interrogatoire

D. Le 29 août 1889, vous avez subi un interrogatoire au cabinet d’Instruction, interrogatoire au cours duquel vous avez les déclarations suivantes :

« Oui, je reconnais les faits, j’ai essayé de faire avorter deux femmes, savoir la nommée Marie Célérier épouse Mousset et Françoise Faucher, servante à Linards. J’ai reçu 10 francs de Françoise Faucher et 5 francs de Anne Callet pour Marie Célérier ».

et comme on vous demandait où vous vous étiez procuré les substances abortives, vous avez répondu : « C’est moi-même qui me suis appris à faire les préparations. »

R. Oui, j’ai dit tout cela, mais il ne s’agissait que de boissons composées avec de l’eau, de l’anisette et du vin.

Nous représentons à l’inculpée l’aiguille saisie au domicile de sa mère et nous lui posons les questions suivantes :

R. A quoi vous servait cet instrument ?

D. A tricoter.

D. D’où vient alors qu’on y a constaté des traces de sang ?

R. Je n’en sais rien.

D. Comment se fait-il que l’extrémité opposée à la pointe ait été limée ?

R. C’est mon fils qui l’a limée, puis qui l’a fait chauffer pour faire des trous et y passer un fil de cuivre, pour faire des charnières à une tabatière de sa fabrication.

D. Votre mari savait-il que vous aviez remis un anneau à la femme Coignoux ?

R. Non, il ne le savait pas, mais il avait vu l’anneau dans la commode ; c’est avant notre mariage, alors que j’étais sa maîtresse, que j’ai porté cet anneau.

D. Le jour où vous vous êtes rencontrée à la foire de Linards (septembre 1893) avec la femme Coignoux, ne lui avez-vous pas examiné les parties génitales ?

R. Non

D. Lorsque vous avez été chez elle la nuit, soi-disant pour lui mettre un anneau, ne lui avez-vous pas donné une injection ?

R. C’est elle-même qui en a pris une avec son injecteur, elle avait préparé elle-même le liquide dans une cafetière, ce liquide m’a paru avoir l’odeur de feuilles de noyer.

Lecture faite … ne sait signer

 

1° octobre 1894 - Carpe Louis, âgé de 19 ans, menuisier à St Bonnet la Rivière fils de l’inculpée

Déposition

Je fais beaucoup de tabatières et pour confectionner les charnières je me sers d’aiguilles à tricoter que je trouve à la maison dans les tiroirs. Je faisais cela il y a environ trois ans, depuis trois ans j’ai cessé de me livrer à ce travail, car mon métier de menuisier m’absorbe entièrement.

Nous représentons au témoin l’aiguille trouvée au domicile de sa parenté et il nous déclare que c’est bien lui qui a dû limer la partie inférieure de cette aiguille et en couper un morceau pour faire la charnière, il ne sait pas au juste de combien il l’a raccourcie, si c’est de deux centimètres ou même davantage, il déclare en outre qu’il ne s’est servi de cette aiguille pour aucun autre usage que pour celui qu’il vient d’indiquer. le témoin dit encore qu’il est placé à St Bonnet et qu’il y habite chez son patron et non pas chez ses parents.

Lecture faite … a signé CARPE LOUIS

 

3 octobre 1894 - Bessette Léonarde femme Carpe, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Vous m’avez écrit ; quelles déclarations avez-vous à me faire ?

R. Voici ce que j’ai à dire :

J’achète de l’armoise chez les pharmaciens de St Germain et je la mélange avec de l’eau et je la vends aux personnes qui s’adressent à moi pour se faire avorter. D’autres fois c’est du vin que je mélange avec de l’eau, c’est ainsi que j’ai donné de ces substances à la femme de Pierre Bourdelas, propriétaire à Masléon, et elle m’a donné 45 francs et m’en doit encore 15.

2° à Demichel Anna, métayère à la Gabie (St Bonnet), pour me payer elle m’a donné deux chemises et une robe.

3° à une femme demeurant à Landroderie de Linards(sic), elle m’a remis 28 francs.

4° à la femme Reilhac de la Vergne (Châteauneuf), elle m’a donné 6 francs.

5° à la nommée Marie … de chez Bontemps à Linards, domestique de M. Vilette.

6° à une femme de Pierre Buffière que je ne connnais pas, elle m’a donné 25 francs.

La femme Archambaud que vous avez entendue comme témoin m’avait prévenue que des lettres à moi adressées se trouvaient au Parquet, et de la déposition qu’elle avait fait devant M. le juge de paix de Châteauneuf.

Lecture faite … ne sait signer

 

2 octobre 1894 - André Missotte, 42 ans, pharmacien à St Germain les Belles

Déposition

Je ne connais pas la femme Carpe. Il peut se faire que cette femme se soit présentée chez moi dans le courant de l’année 1893 et que je lui ai délivré une poudre rousse, soit de la rhubarbe, de la cannelle, du quinquina ou autres produits de cette couleur, mais je ne puis dire la composition de cette poudre (dite rousse), ne sachant celle qu’elle a prise.

Lecture faite … a signé MISSOTTE

 

Perquisition  11 octobre 1894

… au chef lieu de la commune de St Bonnet la Rivière, au domicile de la nommé Bessette Léonarde femme Carpe

l’appartement occupé par la famille Carpe se compose de deux pièces au rez de chaussée et d’un grenier ; derrière la maison se trouve à la suite de deux étables à porcs, un jardin clos du côté de la maison d’habitation  par des palins et du côté opposé par un mur d’une hauteur d’un mètre cinquante environ.

Nous avons procédé à des perquisitions dans les diverses pièces du logement ainsi que dans le grenier. Dans le tiroir d’une commode nous avons saisi comme suspects : 1° un paquet de neuf aiguilles à tricoter, 2° un paquet d’écorce de bois.

Continuant nos recherches dans le jardin, le sr. Picard, gendarme à Châteauneuf a découvert, au milieu du jardin et appuyée contre le mur, une bouteille contenant un liquide de couleur jaunâtre.

La nommé Guillou Marguerite veuve Bessette, interpellée au sujet de la découverte de cette bouteille, a déclaré ne pas connaître l’existence de cette bouteille, mais que le liquide qu’elle contenait pourrait bien être fait avec quelque substance que son gendre qui est menuisier passe après les meubles.

De tout quoi …

 

20 octobre 1894 - Affaire Bessette femme Carpe, inculpée d’avortement

Rapport de l’expert

 

Nous, Fillaud Raoul, pharmacien de 1° classe, chimiste, professeur à l’Ecole de Médecine et de Pharmacie de Limoges,

Commis … à l’effet de rechercher :

1. Quelle est la nature du liquide saisi au domicile de la femme Carpe, inculpée d’avortement, et si ce liquide peut être employé pour faciliter des manœuvres abortives ?

2. Quelle est la nature et quelles sont les propriétés de l’écorce saisie aussi chez l’inculpée et si elle peut être employée pour faciliter des manœuvres abortives ?

 

Après avoir prêté serment, avons dressé le présent rapport :

Il nous fut remis par M. le juge d’instruction une bouteille de litre, à fond piqué et fermée d’un bouchon de liège coupé ras au goulot. Cette bouteille contenait un liquide d’une couleur légèrement ambrée. Ayant enlevé le bouchon avec précaution, je prélevai de même dans le goulot de la bouteille une petite masse brune d’un centimètre d’épaisseur et qui était formée de moisissures. Je reconnus immédiatement à l’odeur et au goût que ce liquide n’était autre que du cidre.

On sait que le cidre est le produit de la fermentation du suc de certaines pommes et constitue un liquide d’une couleur légèrement ambrée et de goût assez agréable et qui sert de boisson à un grand nombre de personnes. Selon la nature des pommes on obtient du cidre sucré, amer, acide. Celui qui fait l’objet de notre examen est amer et provient de la variété de pommes dites amères. Il possède aussi une odeur de moisi, ce qui est dû probablement à ce que la bouteille était mal bouchée et qu’un anneau de moisissures s’était formé à la surface.

Nous avons déterminé par l’analyse chimique sa nature. Sa richesse alcoolique a été obtenue par distillation au moyen de l’alambic Salleron.

Elle a été de 2,8°. La quantité d’extrait sec est 23,6 gr par litre. Le poids des cendres ainsi que les autres données indiquent un cidre ordinaire. Les cendres traîtées par divers réactifs ne nous ont décelé rien d’anormal.

En résumé, la bouteille contient du cidre de qualité inférieure sans adjonction de matières étrangères.

 

L’écorce en lanières qui nous a été remise a été reconnue pour de l’acorce de garou ou de sain-bois. C’est l’écorce d’un arbrisseau du midi de la France. Cete écorce renferme un principe âcre et vésicant qui la fait employer en médecine comme irritante, épispastique, et dont l’action à l’intérieur est extrêmement énergique.

On la trouve habituellement dans le commerce de la droguerie et de la pharmacie sous deux formes : ou bien pliée longitudinalement en deux et en bottes longues de 20 à 30 centimètres, ou bien repliée plusieurs fois sur elle-même et en paquets longs de 10 centimètres, l’épiderme toujours placée en dedans. La partie de l’écorce qui nous a été remise appartient à la première forme et est constituée par les fibres les plus ténues de l’écorce.

L’écorce de Garou employée, soit fraîche, soit après avoir été trempée pendant une heure dans de l’eau, détermine la vésication quand on l’applique directement sur la peau. On en prépare avec l’extrait et de la graisse une pommade épispastique assez usitée. Cete écorce est fréquemment employée dans les campagnes pour le pansement des cautères. C’est une substance qui, ayant produit des accidents, car elle est très vénéneuse, doit être surveillée dans ses emplois par le médecin. Elle est plus active que la rue et la sabine qui passent pour être abortives.

FILLAUD

 

20 mars 1895 - Bessette Léonarde femme Carpe déjà interrogée

Interrogatoire

D. Lorsqu’il y a cinq ans, on fit une perquisition chez vous, n’avez-vous pas fait passer à votre voisine un crochet ou une aiguille dont vous vous serviez pour vos manœuvres abortives ?

R. Je persiste à soutenir que je n’ai jamais donné aux femmes que de l’eau inoffensive.

Lecture faite … ne sait signer

 

Certains témoins, ne reconnaissant pas avoir eu recours à ses services, l’accusent pourtant de méthodes plus sérieuses :

27 mars 1895 - Peynichou Lucie femme Sylvain déjà entendue

Déposition

Il y a déjà fort longtemps  que j’ai entendu dire que la femme Carpe faisait des avortements et sa réputation était telle que, nécessairement, elle devait arriver aux résultats désirés par les femmes qu’elle opérait. Du reste il m’a été donné par diverses personnes des détails qui ne laissent aucun doute à ce sujet. D’après ces personnes la femme Carpe donnait des injections avec un injecteur garni d’une lance ou d’une aiguille et qu’elle faisait pénétrer dans les membranes, produisant ainsi une piqûre qui amenait l’avortement ; elle donnait aussi des injections d’eau de vie pour rendre la matrice malade et rendre ainsi la conception impossible pendant un temps assez long.

Lecture faite … a signé LUCIE SYLVAIN

 

29 mars 1895 - Barrière Théophile Joseph, âgé de 40 ans, receveur buraliste à Eymoutiers

Déposition

Il y a quelques années, j’habitais St Léonard, j’ai quitté cette ville il y a environ deux ans. Pendant que j’y étais j’ai acquis la certitude absolue que la femme Carpe pratiquait des avortements dans le canton, qui n’était pourtant pas celui dans lequel elle résidait ; elle faisait avorter les femmes dont la grossesse remontait même à sept mois, voici comment elle pratiquait : elle commençait par donner une injection et se faisait donner pour cela 20 francs, si cette injection ne réussissait pas, elle réclamait encore 20 francs et même quelquefois 40 francs et alors elle pratiquait une perforation ; elle était tout le temps à faire des opérations de ce genre et certains jours elle a fait des bénéfices de cent francs.

Lecture faite … a signé BARRIERE

 

Diverses perquisitions chez l’accusée avaient conduit à la saisie d’aiguilles à tricoter, d’une lime et d’autres objets (cf. aussi dans les faits séparés ci-dessous) :

Le 23 novembre 1894,

Nous Frédéric Villemaud, juge d’instruction

Vu la procédure suivie contre Saraudy et autres,

Nous sommes transportés … au chef lieu de la commune de Linards, au domicile de l’inculpée,

Là étant, nous avons procédé à des perquisitions et avons saisi une tige de fer.

De tout quoi …

 

30 mars 1895 - Aigueperse Marie, âgée de 24 ans, nourrice à Limoges chez M. Bonadieu, avenue Garibaldi 19 Déposition

Il est absolument certain que la femme Carpe a commis depuis bien des années un grand nombre d’avortements et il était bien temps qu’elle soit arrêtée.

Il est vrai que les avortements ne réussissaient pas toujours, mais c’était lorsqu’elle n’avait pas tout ce qu’il fallait, et lorsqu’elle l’avait elle faisait réellement avorter.

Comme j’étais servante chez Maury, il m’a été facile de constater que celui-ci lui servait d’intermédiaire ; on venait trouver Maury pour lui demander la femme Carpe ; il allait la chercher ou la faisait prévenir, elle se rendait à l’auberge, là elle s’abouchait avec les personnes qui avaient recours à ses services.

Une autre fois j’ai vu une servante des environs à Châteauneuf se  rencontrer à l’auberge Maury avec Saraudy et se retirer avec lui dans un appartement.

Pendant que j’étais chez Maury, il m’a été dit par des personnes du voisinage que la femme de Maury était morte à la suite des manœuvres abortives exercées sur elle par la femme Carpe ; il m’a également été raconté que la Carpe avait opéré à La Croisille deux femmes de Sussac.

Je suis devenue enceinte pendant que j’étais chez Maury, il a fait venir la femme Carpe pour me faire avorter, cette femme s’étant rendue à l’appel de Maury, m’a fait des propositions que j’ai énergiquement repoussées, lui disant qu’elle ne me toucherait pas.

Le fils Couffy de la Villetelle venait souvent chez Maury lorsque la Cadette y était.

Lecture faite … ne sait signer.

 

Le maire de Saint Bonnet confirme ces accusations :

3 avril 1895

Le maire de Saint Bonnet à

Monsieur le juge d’instruction

 

J’ai l’honneur de vous informer que la nommée Bessette Léonarde, femme Carpe a toujours eu la réputation de pratiquer les avortements, mais aucune plainte n’a jamais été portée contre elle dans ma commune

Veuillez agréer …

 

Le juge de paix est convaincu, au terme de son enquête, de la culpabilité de Léonarde Bessette dans des avortements effectifs.

27 mars 1895 - Monteil Sylvain, âgé de 45 ans, juge de paix à Châteauneuf

 

En dehors des faits précis qui ont été révélés par les enquêtes auxquelles je me suis livré, j’ai acquis la certitude que la femme Carpe pratiquait réellement l’art des avortements, qu’elle ne se bornait pas à se faire donner de l’argent sous prétexte de faire avorter.

L’opinion publique est unanime sur ce point, c’est dans cette opinion que j’ai puisé mes convictions.

Lecture faite … a signé MONTEIL

 

Les témoignages et dénonciations qui ont débouché au cours de l’enquête sur des faits vérifiables vont conduire à des inculpations de clientes de Léonarde Bessette, dont les dossiers, en vue de leur présentation aux assises, seront traités séparément (cf. ci-dessous).

Une complice présumée, Marie Faye, épouse Devaud, est également identifiée et arrêtée malgré ses dénégations :

17 septembre 1894 - Anne Catherine Quintanne veuve Dupetit, âgée de 54 ans, aubergiste à Ligonat (St Méard) Déposition

J’habite le village de Ligonat, …

(déposition reproduite plus haut)

Et ajoute : Je crois que l’épouse Devaud née Marie Faye demeurant au Nouhaud de Linards est en correspondance avec l’inculpée.

 

2 octobre 1894 - Quintanne Catherine veuve Dupetit, âgée de 54 ans, débitante à Ligonat (St Méard)

Déposition

J’ai eu l’occasion de voir dans les foires la femme Carpe qui était très entourée et pas des hommes et par des femmes. Plusieurs fois, dans ces groupes s’est trouvée la femme Devaud.

Une nuit la femme Carpe qui se trouvait avec des hommes a voulu entrer dans mon débit. Je refusai de la recevoir, à cause de sa mauvaise conduite ; je n’ai jamais voulu lui permettre de venir dans mon débit.

Lecture faite … ne sait signer

 

25 septembre 1894 - Faye Marie ép. Devaud Pierre, âgée de 29 ans, cultivatrice aux Courbes (Linards) Déposition

Je ne connais pas la femme Carpe de St Bonnet la Rivière. Je ne suis pas en correspondance avec elle, ni pour moi ni pour d’autres femmes. Je sais que beaucoup de femmes me désignent sous le nom de « Fayaude », comme d’autres sous le nom de « Deveaude » mais je ne pense pas que personne aie pu croire sérieusement que j’exerçais le même métier que la femme Carpe et d’avoir provoqué des avortements. Je suis mère de deux enfants. Ma fille a douze ans et mon fils a neuf ans révolus. Je me conduis en bonne mère de famille.

Lecture faite … a signé MARIE FAYE

 

Commission rogatoire

Attendu que la femme Ruaud marguerite épouse Faucher, 55 ans demeurant aux Courbes (comm. de Linards) a fait la déposition suivante : Il y a environ trois ans, je gardais mes chèvres avec la nommée Marie Faye femme Deveaud (la Fayaude), lorsque la femme Carpe est venue et a prié la Fayaude de lui prêter sa seringue. La Fayaude ayant répondu que sa seringue était cassée, la femme Carpe lui a dit « Tu n’as que deux enfants, sans moi tu en aurais quatre, maintenant que je t’ai appris mon secret, tu n’as plus besoin de moi et tu ne veux pas me prêter ta seringue ».

Attendu que la femme Faucher a ajouté que ces propos avaient été tenus en présence de la nommée Leblanc ou Blanc, également aux Courbes …

Donnons commission rogatoire à M. le juge de paix du canton de Châteauneuf à l’effet de recevoir la déclaration de la femme Blanc ou Leblanc et de la confronter avec la femme Faucher.

 

Léonarde Bessette n’hésite pas alors, par un billet clandestin, à conseiller un système de défense offensif à sa co-inculpée et peut-être complice :

Ma chere Marie si ne dis pa quelque chause tu restera la jusquaud mois de mais. Tu peu bien tournais tout sur Mme Ledaud tu peux dire quelle a été te demander pour que tu lui fase des fausse couche tu dira à M. le juge que tu a répondu à Mme Ledaud que tu ne savai pas ce qui falais alor losque Mme Ledaud sera devant toi défant toi … soutien toujours la meme chause tu lui dira que tu lui …a répondu quelle avait bien moyen d’en avoir un autre, même deux. Si tu ne dit pas comme sa tu restera nai pas peur défent toi … tu dira que tu lui a donait des poules à la place s’il demande si elle ta doner un … tu répondra que tu lui a donner des … fromage et des œufs le juge ne cest pas cest afaire alors il se raporteront à ce que tu leur dira alors quand tu laura dit tu sera deor. Il te fera partir et surtout ne parle pas de moi car moi je ne parle pas de toi …

 

Le cas de Marie Faye, comme celui des clientes de Léonarde Bessette sera jugé séparément (cf. ci-dessous)

 

En attendant le procès fixé au mois de mai 1895, Léonarde Bessette, incarcérée depuis fin août  1894, souffre des conditions de vie en prison et de l’abandon de sa famille ; son mari cherche réconfort au café et son fils veut s’engager dans l’armée, comme elle s’en plaint dans un de ses billets clandestins :

Limoges le 12 février 1895

Cher mari

Je ne suis pas tres contente de toi pasque le juges madits aue tu avsi dit que été bien enbarasse de moi je ne cest pas pourquoi tu a dit cela je pence bien que t’ait rien fait ebien moi je ne suis pas de ton avie je ne pence qua vou autre. Cher mari si tu savais combien je souffre tu ne dirais pas les parole que tu dit je tais ecrit bien souvent je trouve bien drole que ne sois pas venues me voire tu peux bien venir me voire ta qua aller demander la permision au juge dintrussion je te prie que aussitôt que tu aura recue ma lettre vien me voire le juge ma dit que mon fils avais demander cest papier pour sengager mais dit lui que je lui en pri de ne pas le faire mais sil vien passer la visite jaimerai quil vienne me voire. Cher mari je te dirai que jais bien du malheurs je te prie de parler a Marcelin che ladjoint que je leur prie quil saucupe de moi car je mannui bien car nous somme trop mal nouri et il fais bien frois que jammais nous ne voyont de feus, long se jelle

 

Quand tu viendra me voire tu maportera du chocolat car il y a un moi que je crache le sants et jais trop mal a lestomas


II – Fait n°1 – Vergne épouse Leblois

 

Dans l’ensemble des témoignages et dénonciations recueillis, les enquêteurs vont isoler quelques faits bien établis pouvant donner lieu à inculpation.

Le premier est le décès, déjà ancien, de l’épouse de Moreil Leblois, métayer à Vieuxmont (ou Viamont) de Linards, née Vergne.

L’affaire est révélée par la dénonciation d’un témoin mis en cause par Léonarde Bessette, et qui désire visiblement détourner l’intérêt de la justice vers de plus gros délits :

12 octobre 1894 - Demichel Jeanne femme Lagrange déjà entendue

Déposition

Je maintiens en entier les déclarations que j’ai faites hier, à savoir que je n’ai demandé quoi que ce soit à la femme Carpe et qu’elle ne m’a fait prendre aucune drogue.

Nous confrontons le témoin Demichel Jeanne femme Lagrange avec l’inculpée Bessette Léonarde femme Carpe, celle-ci déclare qu’elle a donné à la femme Lagrange deux bouteilles en  lui disant que ça l’empêcherait de devenir enceinte.

La femme Lagrange nous répond alors, hors la présence de l’inculpée : Je vais vous dire toute la vérité. Il y a environ deux ans, je fis, à la foire de Linards, la rencontre de la femme Carpe qui me dit qu’elle avait des remèdes pour faire disparaître les grossesses ; elle m’offrit de me céder deux bouteilles de ces remèdes. Je me suis laissée persuader par elle et j’ai accepté les substances qu’elle m’offrait ; je lui ai donné en retour la somme de cinq francs. Je n’ai pas voulu faire usage de ces drogues, bien que je sois devenue enceinte un mois après environ.

Je sais que la femme Carpe a tué à l’aide de ses drogues une femme âgée de 32 ans, qui est morte il y a environ deux ans à Viamont de Linards. Elle était métayère chez M. de Brettes. Mme de Brettes voulait la faire soigner par un médecin, mais elle n’a pas voulu.

J’ai appris cela par la femme Carpe elle-même ; un jour que je gardais les brebis, j’ai vu passer la femme Carpe, elle m’a raconté qu’elle allait à Viamont porter à la métayère une bouteille d’eau rougeâtre destinée à la faire avorter. Elle m’a montré un instrument avec lequel elle voulait injecter à sa cliente ce liquide, en me disant que cet instrument n’était pas bien fait, qu’elle le portait chez le ferblantier pour le faire percer.

Elle m’a expliqué qu’elle avait déjà donné de l’eau blanche à cette femme, mais que celle-ci ayant  vomi,  ça n’avait pas pu procurer l’avortement et que c’est pour cela qu’elle lui donnait des injections afin d’amener sûrement l’avortement.

La femme Carpe se promenait dans les foires, ayant un cabas ou un panier contenant un injecteur dont elle se servait pour ses opérations.

Il est mort, il y a quelques années, à Ribière Gagnoux une femme Maraillac. J’ai vu sur son lit de mort cette femme, elle avait ses gencives brûlées, on a dit que c’était un acide qu’on lui avait fait prendre pour la faire avorter, qui l’avait ainsi brûlée.

La femme Carpe m’a dit que c’était Saraudy qui était l’auteur de cette mort ; elle m’a encore dit qu’elle avait fait avorter une première fois cette femme qui, étant de nouveau devenue enceinte, s’était adressée à Saraudy, parce qu’elle s’était brouillée avec elle au sujet du prix.

La femme Carpe m’a encore raconté que l’année dernière, elle avait fait avorter la femme Lallet à Linards, mais que cette année, elle n’a pas pu réussir à cause du mari qui surveillait sa femme. Elle a aussi essayé de faire avorter une femme Poche, colon chez M. Noualhier, mais ça n’a pas réussi.

Ensuite elle m’a parlé d’un avortement pratiqué à St Martin Terressus qui lui a rapporté 150 francs. A la foire du mois de juin, je l’ai trouvée à St Léonard, elle avait son injecteur dans son panier.

Lecture faite … a signé JEANNE DEMICHEL

 

21 février 1895 - Demichel Jeanne femme Lagrange déjà entendue

Déposition

Je maintiens en entier ma déposition du 12 octobre dernier, dont vous venez de me donner lecture.

Nous confrontons le témoin femme Lagrange avec l’inculpée femme Carpe … répond :

La femme Lagrange m’a consultée alors qu’elle était enceinte de 3 mois, elle a fait tout ce qu’elle a pu pour arriver à une fausse couche, mais comme ma drogue était inoffensive elle n’y a pas réussi.

Je n’ai jamais dit que je cherchais de faire avorter la femme Leblois de Viamont, j’ai seulement montré un injecteur qui était destiné à soigner cette femme.

Je ne me rappelle pas si j’ai dit que Saraudy avait fait avorter la femme Maraillac, dans tous les cas je n’ai pas dit que moi je l’avais fait avorter.

Je n’ai pas dit que j’avais fait avorter la femme Lallet, j’ai passé quatre jours chez elle, mais c’était pour boire.

Je n’ai rien donné à la femme Pauche et je n’ai pas dit que j’avais fait un avortement à St Martin Terressus. Mes pigeons viennent de Gaissie de Combret.

Le témoin maintient ses déclarations.

Lecture faite … a signé JEANNE DEMICHEL

 

Maraillac, un des deux veufs mis en cause, se disculpe en invoquant le témoignage du médecin :

23 novembre 1894 - Maraillac Pierre, âgé de 45 ans, propriétaire à Ribière Gagnoux (Linards)

Déposition

Je ne sais pas si ma femme est morte à la suite de manœuvres exercées sur elle par la femme Carpe ou par Saraudy, elle ne m’a rien dit à ce sujet et je ne la savais pas enceinte. Elle a été soignée par M. le docteur Filhoulaud de Pierre Buffière, que j’autorise à donner tous les détails au sujet de cette mort.

Je ne maintiens pas les déclarations que j’ai faites en 1889 à M. le juge de Paix au sujet de la mort de la femme Perpillou, et puis ensuite on ne peut pas se rappeler après cinq ans.

Lecture faite … a signé MARAILLAC

 

Leblois sera moins convainquant, et l’enquête se poursuit sur les circonstances du décès de sa première femme ; il doit admettre qu’on a refusé de consulter à temps  le médecin, qui a eu des soupçons sur la cause de la mort :

23 novembre 1894 - Leblois Moreil, âgé de 40 ans, cultivateur à Vieuxmont (Linards)

Déposition

Je ne connais pas du tout la femme Carpe dite la Cadette, je ne l’ai jamais vue chez moi.

Si ma femme a longtemps refusé de voir le médecin, malgré les instances de M. de Brettes, c’est qu’un jour dans une maladie précédente il lui avait serré la jambe et lui avait fait mal.

Lecture faite … ne sait signer.

 

23 novembre 1894 - Mazin Léonard, âgé de 61 ans, cultivateur à Vieuxmont (Linards)

Déposition

Je suis voisin du nommé Leblois, sa première femme a été malade pendant à peu près un mois. Je n’ai vu aucune personne venir la visiter, si ce n’est les médecins ; il est vrai qu’à une époque elle n’avait plus voulu voir M. Boussenot parce qu’il lui avait serré la jambe et que ça lui avait fait mal.

Lecture faite … ne sait signer

 

24 novembre 1894 - Boussenot François, âgé de 37 ans, docteur en médecine à St Paul d’Eyjeaux

Déposition

Depuis un grand nombre d’années, la rumeur publique n’a cessé d’accuser le nommé Saraudy dit Ziguet de pratiquer des avortements et je suis porté à croire, ou plutôt convaincu, que cette rumeur est fondée. A la suite du décès survenu il y a quelques années de la veuve Faucher à la Croix Verte, tout le monde signalait Saraudy comme l’auteur de l’avortement de cette femme.

Saraudy dut avoir des préoccupations, car pendant un certain temps les avortements diminuèrent sensiblement, mais quand l’opinion publique a été calmée, les avortements sont devenus plus fréquents et Saraudy a toujours été indiqué comme étant l’auteur de ces avortements.

Je puis même dire qu’une personne, qu’il ne m’est pas possible de nommer, m’a affirmé qu’elle tenait de Saraudy lui-même qu’il était apte a faire avorter les femmes, il lui avait dit : « Si ta femme a besoin de moi, je t’assure que je la débarrasserai. »

Je puis rappeler deux faits particuliers qui ont été suivis de mort : ainsi j’ai été appelé à soigner, il y a 10 ou 11 ans, une jeune femme pour une fluxion de poitrine, et un quart d’heure après que je l’ai eu quittée, il se manifestait une mettoragie qui était probablement la suite de manœuvres abortives.

 

On cherche ensuite à déterminer si Léonarde Carpe est allée chez les Leblois à Vieuxmont, ce qui est le cas, car ne connaissant pas le chemin de leur maison, elle l’a demandé chez la sœur de la défunte :

15 février 1895 - Mulatout Catherine femme Leblois âgée de 60 ans, demeurant à Fontpeyre à Linards Déposition

La femme Carpe est venue à la maison à une époque que je ne puis déterminer, était-ce au mois d’avril ou au mois de juillet, je n’en sais rien. J’étais couchée lorsqu’elle est arrivée, elle s’est assise, elle s’est même mise à bavarder, mais je ne sais pas ce qu’elle a dit, elle n’est restée que peu de temps, elle est repartie pour je ne sais où.

Nous confrontons le témoin femme Leblois avec l’inculpée femme Carpe.

L’inculpée dit qu’elle a été chez la femme Leblois le 26 juillet dernier avec le nommé Sautour Charles et qu’ils ont bu deux bouteilles, elle a séjourné chez la femme Leblois de 10 heures du soir à 2 ou 3 heures du matin.

Le témoin reconnaît que le fait est exact, elle prétend qu’on n’a bu qu’une bouteille.

Lecture faite … ne sait signer.

 

22 février 1895 - Peyclit Maria déjà entendue

Déposition

Il est nécessaire que je fasse une rectification à ma précédente déposition :

Ce n’est pas au mois d’octobre 1892, mais au mois d’octobre 1893, qu’une femme venant d’Eymoutiers a subi chez Denouhaud les manœuvres abortives que j’ai rapportées.

J’ai entendu dire qu’une fille Fissout dont la mère habitait la Maillerie (Linards) avait eu recours à la femme Carpe, mais que celle-ci n’avait pas pu la faire avorter.

Nous confrontons le témoin Peyclit Maria avec l’inculpée Bessette Léonarde femme Carpe, nous donnons à celle-ci connaissance des déclarations du témoin, et sur interpellation l’inculpée répond :

Il est venu chez Denouhaud une femme d’Eymoutiers qui est maintenant veuve et est nourrice à Limoges. On ne lui a fait aucune opération et aujourd’hui elle a un enfant.

Je n’ai donné aucun remède à aucune des filles Fissout.

La femme Leblois de Viamont est bien venue chez moi, mais c’était pour me voir car elle me connaissait depuis longtemps.

J’ai pu aller chez la sœur de cette femme pour la prier de venir avec moi à Viamont, mais je connais le chemin de Viamont et je n’avais pas besoin d’elle pour me faire voir le chemin ; je n’ai pas dit que j’avais reçu de l’argent pour aller à Viamont.

Lecture faite … a signé MARIA PEYCLIT

 

13 mars 1895 - Brondeau Léonard, âgé de 54 ans, propriétaire au bourg de St Bonnet

Déposition

Il est bien vrai que quelques temps avant la mort de ma belle-sœur, la femme Leblois, celle-ci est venue chez nous et a dit qu’elle voulait faire des commissions dans le bourg. Peu de temps après, la femme Carpe est venue trouver ma femme pour la prier de venir avec elle chez ma belle-sœur. Ma femme m’en a parlé ; comme je connaissais la réputation de la femme Carpe et comme je ne voulais pas que ma femme se trouve compromise dans une affaire d’avortement, je l’ai défendue d’aller à Viamont avec la femme Carpe.

Je suis persuadé qu’avant cette époque, ma belle-sœur ne connaissait pas la femme Carpe, car ma belle-sœur habitait à Viamont, commune de Linards, et avant elle habitait la commune de la Geneytouse.

Du reste le jour où ma belle-sœur st venue à St Bonnet, elle a dit à ma femme : « Je vais chez le sabotier ; est-ce que la femme Carpe ne demeure pas au haut du bourg ? »

Lecture faite … ne sait signer

 

13 mars 1895 - Vergne Anna femme Brondeau, âgée de 48 ans, domiciliée à St Bonnet la Rivière

Déposition

Environ un ou deux mois avant sa mort, ma sœur l’épouse Leblois est venue à St Bonnet en me disant qu’elle allait chez le sabotier, en même temps elle me demanda si la femme Carpe n’habitait pas au haut du bourg. Peu de temps après la femme Carpe vint chez moi et me demanda de l’accompagner à Viamont chez ma sœur, disant qu’elle ne connaissait pas le chemin. Sachant ce que valait la femme Carpe, je refusai de l’accompagner et lui répondis : « Si vous ne connaissez pas le chemin, cherchez-le. »

Je ne sais pas si ma sœur connaissait la femme Carpe avant cet époque, dans tous les cas elle ne m’en avait jamais parlé. Je ne me rappelle pas si la femme Carpe, lorsqu’elle m’a demandé de l’accompagner jusqu’à Viamont, m’a dit qu’elle était payée pour y aller.

Lecture faite … ne sait signer

 

Finalement l’expert médical confirme que la mort de la métayère de Vieuxmont était due à une phlébite, elle-même pouvant avoir été causée par une tentative d’avortement :

2 avril 1895 - Raymondaud Gilbert, âgé de 40 ans, docteur en médecine à Limoges

Déposition

La cause la plus fréquente à beaucoup près de la phlébite chez les femmes adultes et bien portantes, est l’accouchement, ou d’une façon plus générale l’état puerpéral (il faut entendre par état puerpéral celui dans lequel se trouve une femme qui a expulsé un produit de conception à terme ou non à terme).

La phlébite peut se produire dans d’autres conditions, par exemple par suite de la blessure d’une veine ou comme épisode d’une maladie générale, telle que tuberculose, cancer, etc.

Lecture faite … a signé G RAYMONDAUD

 

Le dossier paraîtra assez solide au procureur pour être inclus dans l’acte d’accusation.


III – Fait n°2 - Dumazaud épouse Bourdelas

 

Un témoin de la série des AD dénonce sa voisine de Masléon, accusée d’avoir eu recours aux services de Léonarde Bessette ; une première injection n’ayant pas eu l’effet escompté, le mari, d’abord d’accord, interdit une deuxième tentative, peut-être parce que le mari de la voisine avait été mis au courant. Les aveux de Léonarde Bessette elle-même entraînent ceux des autres accusés :

25 octobre 1894 - Redon Anna femme Dumay, âgée de 45 ans, ménagère au Pont à Masléon

Déposition

Il y a quelques mois, un soir, une femme qui n’était autre que la Cadette est venue frapper à la maison et nous a demandé où demeurait la femme de chez Couade (chez Bourdelas). Je l’y ai accompagnée et après divers pourparlers nous sommes montées au 1° étage de chez Bourdelas ; la femme Bourdelas et la femme Carpe ont causé ensemble, celle-ci a posé une bouteille d’eau qu’elle avait porté, c’était une eau roussâtre qui ne contenait certainement pas de vin, elle a garni un injecteur de ce liquide, à ce moment-là je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, car je n’osais pas regarder. Au bout d’un moment, la femme Carpe a repris son injecteur et Bourdelas lui a donné de l’argent. J’ai entendu qu’on discutait sur le prix. Nous nous sommes ensuite retirées ; la femme Carpe a couché chez moi.

Quelques jours après, la femme Carpe est revenue à la maison, elle s’est fait accompagner par mon mari chez les Bourdelas. Bourdelas n’a pas voulu la recevoir et l’a même menacée d’un coup de pistolet.

Lecture faite … ne sait signer

 

15 octobre 1894 - Dumazaud Marie femme Bourdelas, âgée de 26 ans, cultivatrice à Masléon

Déposition

Je ne connais pas la femme Carpe, je ne l’ai jamais vue et je n’ai jamais entendu parler d’elle, par conséquent je ne lui ai rien acheté.

Nous confrontons la nommée Dumazaud Marie femme Bourdelas avec l’inculpée Bessette Léonarde femme Carpe, sur interpellation cette dernière déclare :

La femme Bourdelas ici présente a bien tort de dire que nous ne nous connaissons pas, je la connais si bien que je puis indiquer qu’elle est originaire du Grand Bueix.

Le témoins reconnaît en effet qu’elle est originaire de ce village.

L’inculpée poursuit :

C’est au mois de mars je crois, que les époux Bourdelas ont envoyé à Linards une femme qui ne me connaissait pas et qui m’a demandé dans la foire ; elle est venue me demander à l’auberge où je me trouvais, on m’a indiqué et nous avons bu une bouteille de vin ensemble ; elle m’a expliqué qu’elle avait une commission pour moi et que des gens de Masléon voulaient me parler. Je lui ai demandé si c’était des gens qui étaient chez eux, elle m’a répondu que oui, je lui ai dit que j’irai en effet quelques jours après, ayant reçu une lettre dans laquelle un individu de Masléon qui ne signait pas, me priait d’apporter ce qu’il fallait, qu’il me donnerait 45 francs d’abord et 15 fr si ça réussissait.

Le jour de la foire à Châteauneuf, je me suis mise en marche et je sui arrivée à Masléon à dix heures du soir, je suis allée frapper à une porte, ça s’est trouvé celle de la femme qui m’avait parlé à la foire de Linards, elle m’a conduit chez ceux qui me demandaient, elle s’est fait ouvrir en frappant à la croisée avec une raclette de four, l’homme est venu nous ouvrir, il nous a fait mettre un prix ( ?) et nous a fait monter dans un appartement où il y avait des pommes.

La femme ici présente était couchée dans une pièce située à gauche en entrant, elle est venue dans celle où il y avait des pommes, sur sa demande je lui ai donné une injection du liquide que j’avais porté, c’est à dire d’un mélange d’eau et de vin ; pour cela je me suis servie d’un injecteur que j’avais acheté à un sr. Paufique, ferblantier à Eymoutiers, pour le compte d’une nommé Marie Javellaud, actuellement nourrice à Paris ; ce jour-là Bourdelas m’a remis 45 francs en pièces de cinq francs.

Un mois après, j’ai reçu une autre lettre, dans laquelle Bourdelas, qui signait d’un faux nom, me disait de porter quelque chose de plus fort, que l’eau que je lui avait livré n’avait pas réussi. Je suis allée chez Lescure, aubergiste à St Bonnet, où j’ai fait lire la lettre par le fils Lescure et sur ma demande la femme Lescure mère m’a remis du miel. J’ai mélangé ce miel avec de l’eau et je suis partie pour Masléon. J’ai été trouver la femme qui m’avait introduit chez les Bourdelas et elle m’a donné son mari pour m’y accompagner. Nous avons frappé à la croisée et nous nous sommes fait reconnaître, mais Bourdelas, au lieu de nous recevoir, nous a menacés d’un pistolet ; devant cette attitude, nous nous sommes sauvés vivement.

Le témoin reconnaît qu’en effet, au premier étage de la maison qu’elle habite, il y a deux chambres, l’une qui contient des pommes et l’autre dans laquelle elle couche ; elle ajoute qu’elle ne sait pas si la femme Carpe est montée chez elle un soir, mais elle ne l’a pas vue ; son mari lui a raconté qu’il avait menacé d’un pistolet des gens.

Mais au moment où nous consignons cette déclaration, la femme Bourdelas revient que ce qu’elle a dit, et elle ajoute qu’elle ne sait pas si son mari a menacé quelqu’un avec un pistolet.

Lecture faite … ne sait signer

 

15 octobre 1894 - Bourdelas Pierre, âgé de 26 ans, cultivateur domicilié à Masléon

Déposition

Au mois de mars, d’avril ou de mai dernier, ma femme ayant dit qu’elle était enceinte, une femme surnommée la Pierrade et qui demeure au Pont de Masléon, l’a vivement engagée d’avoir recours à une femme Carpe demeurant à St Bonnet la Rivière, qui était sorcière et qui faisait passer les grossesses ; elle a jouté que lorsque la grossesse n’était pas à plus de deux mois, il n’y a avait pas de péché. J’ai alors consenti d’écrire à cette femme et je lui ai écrit de venir ; elle est venue un soir vers dix heures, conduite par la Pierrade ; elle a été dans la chambre de ma femme et je ne sais pas ce qui s’est passé ; ce soir-là je lui ai donné 45 francs. Ma femme m’ayant dit que c’était une carotière (sic), je lui ai écrit de revenir et comme elle s’est présentée un autre soir accompagnée du mari de la Pierrade, je lui ai dit de se retirer sinon j’allais lui tirer un coup de pistolet.

La grossesse de ma femme n’a pas passé, car aujourd’hui elle est enceinte de près de neuf mois.

Lecture faite … a signé BOURDELAS

 

Le procureur retiendra la tentative d’avortement.


IV – Fait n° 3 – Dutheil épouse Coignoux

 

Un cas d’avortement avéré est révélé à l’occasion d’une rixe entre belles-sœurs chez le forgeron de la Croix-Ferrée, à la Geneytouse ; Marie Coignoux, épouse Dutheil, accuse Marie Dutheil, épouse Coignoux, d’avoir eu recours aux services de Léonarde Bessette ; une première opération exécutée par l’avorteuse au domicile de sa cliente n’ayant pas eu le résultat escompté, cette dernière commet l’imprudence de faire écrire, par un ouvrer de son mari, à Léonarde Bessette en la priant de revenir opérer à nouveau, mais le rédacteur est indiscret. Les gendarmes mis au courant commencent l’enquête :

Rapport des gendarmes, 14 juin 1894

 

Déclaration … au sujet d’un prétendu avortement imputé à la nommé Marie Dutheil femme Coignoux

 

Nous, … Debord Gilbert et Maire Paul, gendarmes à cheval à St Léonard …

 

La nommée Dutheil Marie, femme Coignoux, âgée de 32 ans, sans profession, demeurant à la Geneytouse, accusée par sa belle-sœur la nommée Coignoux Marie femme Dutheil, âgée de 25 ans, résidant au même lieu … :

Avant hier 11 juin courant, au moment où j’étais chez le nommé Puyjoubert, charron à la Croix-Ferrée, j’ai reproché à ma belle-sœur la femme Coignoux d’avoir empoisonné un enfant dans le courant de l’hiver dernier. Je tiens ce renseignement de la clameur publique d’abord, et des nommés Coignoux et Lescure, ouvriers scieurs de long chez Coignoux, mari de cette dernière. Le premier m’a dit un jour qu’il avait écrit une lettre pour sa maîtresse à une matrone de St Bonnet la Rivière aux environs du mois de septembre dernier et que sur cette lettre il y avait entre autres choses ces mots : « Revenez, ce qui doit venir n’est pas arrivé ». Ce jeune homme ayant demandé à la femme Coignoux ce que signifiaient ces paroles, elle lui a répondu : « Si tu ne comprends pas, elle comprendra bien. » Quant à Lescure, il m’a dit qu’une sage femme de la Trimouille (Vienne), qui a soigné la femme Coignoux dans une fausse couche, lui aurait demandé si sa maîtresse buvait beaucoup d’alcool. Ce serait d’après ces propos que je lui aurais fait le reproche d’avoir empoisonné un enfant. Je sais que l’accusation est grave, mais je suis presque sûre de ce que j’avance ; elle doit avoir chez elle renfermé ans une boîte le produit de sa fausse couche.

Sur cette déclaration, nous nous sommes livrés à une enquête au cours de laquelle nous avons recueillis les renseignements suivants :

1° Champarnaud Léonarde femme Puyjoubert âgée de 35 ans, couturière à la Croix-Ferrée … déclare :

Le 11 juin courant, la femme Dutheil est venue chez moi pour acheter du pain ; en arrivant elle a trouvé sa belle-sœur la femme Coignoux, à laquelle elle a tenu ce propos : « Ton canari est-il guéri ? » Cette dernière n’a rien répondu. Ne recevant pas de réponse, elle lui a réclamé une hache et une malle tout en la traitant de putain et de charogne. La femme Coignoux s’est alors élancée sur sa belle-sœur et lui a porté plusieurs coups de poing, puis prenant une chaise, l’a frappée également sur un bras. Je ne sais ce qu’elle a voulu dire dans les propos ci-dessus. Je sais seulement que la femme Coignoux a fait une fausse couche dans le courant de l’hiver dernier et que sa belle-sœur prétendait qu’elle s’était avorter.

2° Darfeuille Marie, âgée de 16 ans, couturière à la Croix-Ferrée, déclare : le 11 du courant, la femme Coignoux était assise à côté de moi dans la chambre où je travaillais lorsque la femme Dutheil est entré et lui a dit : « Ton canari est-il guéri ? ». Ne recevant pas de réponse, elle lui a réclamé une hache et une malle en la traitant de putain. Alors la femme Coignoux perdant patience s’est élancée sur elle et l’a frappée.

 

Nous avons ensuite interrogé la nommée Dutheil Marie femme Coignoux, âgée de 32 ans … mariée au nommé Coignoux Léger, 4 enfants … qui nous a déclaré :

Je reconnais avoir frappé ma belle-sœur la femme Dutheil mais ce n’est qu’à la suite des injures qu’elle proférait contre moi. Elle m’a traité de putain, de charogne, de cul pourri et m’a reproché d’avoir fait périr un enfant dans le courant de l’hiver. Je nie énergiquement ce fait ; j’ai fait une fausse couche le 22 8bre dernier pendant que j’étais à La Trimouille (Vienne) et j’ai été soignée par M. Jordanne, docteur audit lieu et par une sage femme qui est venue mais dont j’ignore le nom. J’ai une maladie de matrice et je prends des médicaments pour cette maladie. Quant à avoir vu une matrone de St Bonnet, c’est également vrai, mais me trouvant enceinte et ayant cette maladie de matrice, je lui ai demandé des renseignements sur ma position. J’ignore le nom de cette femme, néanmoins si mes souvenirs sont exacts, son mari doit être un nommé Carpe ou Sarpe, mais elle ne m’a donné aucune matière abortive et la fausse couche que j’ai faite est naturelle. Du reste j’ai conservé le produit de ma fausse couche et je vais mous le montrer.

La femme Coignoux nous a en effet montré un fœtus enveloppé dans un morceau de toile et renfermé dans une boîte en carton, que nous avons saisi et qui sera déposé au greffe du tribunal de Limoges comme pièce à conviction.

M. le maire de la commune de la Geneytouse, interrogé sur la moralité de la femme Coignoux et sur le fait qui lui est reproché, déclare : J’ignore si la femme Coignoux a commis le crime d’avortement, mais sa moralité laisse à désirer.

en foi de quoi …

 

Le contenu de la lettre et les circonstances de la fausse couche sont confirmés par les ouvriers du scieur de long Coignoux. Son épouse avait curieusement pris soin d’exhiber le fœtus et d’insister sur les causes naturelles de l’interruption de grossesse, tandis que le médecin et la sage-femme alors présents exprimaient leurs doutes :

Rapport des gendarmes, 16 juin 1894

Renseignements … au sujet d’un prétendu avortement imputé à la nommé Marie Dutheil femme Coignoux

 

Nous, … Barrière Jacques et Colomies Manuel, gendarmes à pied à Bujaleuf …

Le nommé Coignoux Pierre, âgé de 18 ans, scieur de long chez le nommé Dutheil au village de la Croix-Ferrée (la Geneytouse) travaillant actuellement au village de Baspertus (Bujaleuf), déclare : Dans le courant du mois d’août 1893, je travaillais avec mon cousin le nommé Coignoux Léger, lorsque la femme dudit Coignoux me demanda si je voulais lui faire une lettre pour la femme Carpe, demeurant à St Bonnet la Rivière, je lui répondis affirmativement, puis j’écrivis textuellement sous sa dictée la phrase ci-après : « Revenez, ce qui doit arriver n’est pas encore arrivé ; apportez de la monnaie car je n’ai que des billets de banque pour vous payer. » je demandai à la femme Coignoux ce que signifiaient ces paroles, elle me répondit : « Ecris ! Ecris ! Si tu ne comprends pas, elle comprendra bien. »

Vers le 15 septembre 1893, mon maître Coignoux, sa femme, mon camarade Lescure et moi, nous nous rendîmes au village de la Rivière, commune de la Trimouille (Vienne), pour y travailler ; un mois environ après notre arrivée dans cette localité, la femme Coignoux tomba malade, elle fit appeler M. Jordanne, médecin à la Trimouille, lequel ordonna des remèdes ; sur l’ordre de mon maître, j’allai chercher ces remèdes chez un pharmacien à la Trimouille, je fis le trajet en compagnie de M. le docteur Jordanne qui me dit : « Je crois que votre patronne n’est pas bien propre, elle est brûlée par l’alcool. » Un ou deux jours plus tard, la femme Coignoux accoucha d’un fœtus, elle me le montra en présence de Lescure et de plusieurs autres ouvriers en disant : « Malgré que j’ai plusieurs enfants, j’aurais été heureuse de garder celui-là. » J’ai travaillé pendant 18 mois encore avec le nommé Coignoux Léger, j’ai remarqué plusieurs fois que la femme Coignoux buvait beaucoup d’alcool. J’ignore si cette femme s’est faite avorter.

A signé

Le nommé Lescure Jean-Pierre, âgé de 19 ans, scieur de long chez le nommé Dutheil au village de la Croix-Ferrée … travaillant actuellement au village de Baspertus (Bujaleuf), déclare :

Du mois de novembre 1892 au mois de décembre 1893, j’ai travaillé avec mon cousin le nommé Coignoux Léger, scieur de long à la Geneytouse. Vers le quinze septembre 1893, mon maître Coignoux, sa femme, mon camarade Coignoux Pierre et moi nous nous rendîmes au village de la Rivière (la Trimouille) … pour y travailler ; un mois environ après notre arrivée dans cette localité la femme Coignoux tomba malade, elle fit appeler un médecin ; un ou deux jours plus tard ma patronne accoucha d’un fœtus, elle me le montra en présence de plusieurs autres ouvriers en disant : « malgré que j’ai plusieurs enfants, j’aurais été heureuse de garder celui-là. » Le même jour vers 10 heures du soir, mon maître Coignoux m’envoya chercher une sage femme à la Trimouille, j’en ramenai une, chemin faisant cette sage femme me demanda si ma patronne avait commis quelque imprudence et si elle buvait beaucoup. Je lui répondis que je l’ignorais.

Pendant le temps que j’ai travaillé avec le nommé Coignoux Léger, j’ai remarqué maintes fois que sa femme buvait beaucoup d’alcool. J’ignore si la femme Coignoux a fait usage de matières abortives.

Ne sait signer.

En foi de quoi …

 

Rapport des gendarmes 30 septembre 1894

 

Renseignements recueillis auprès du nommé Vialle Antoine, âgé de 33 ans, scieur de long demeurant au Lonzac (Corrèze)

 

Nous soussignés Hilaire Pierre et Geoffre Martial, gendarmes à cheval à Treignac…

 … Savoir si un  nommé Vialle, scieur de long demeurant à Madranges commune du Lonzac, était présent lorsque la femme Coignoux a chargé un autre des ses ouvriers nommé Coignoux d’écrire à une femme Carpe de St Bonnet la Rivière, où étaient à cette époque les époux Coignoux, à la Croix-Ferrée ou dans la Vienne et s’il a des souvenirs précis à ce sujet.

… a déclaré ce qui suit : « Je me rappelle parfaitement qu’à une époque dont je ne me souviens pas la date, je crois que c’est dans le courant du mois de décembre 1893 ou janvier 1894, lorsque j’étais au service des époux Coignoux, la femme Coignoux fit une fausse couche et eut ensuite une hémorragie. Elle fit faire une lettre par un de ses ouvriers nommé Coignoux à une femme nommée Carpe qui passait pour être sorcière. Je ne me rappelle pas bien où habite cette dernière mais je crois que c’est à St Bonnet la Rivière ; cette femme ne vint pas à la maison. Quinze ou vingt jours après, l’état de santé de la femme Coignoux s’étant amélioré, son mari la conduisit chez ses parents dans la commune de Viam (Corrèze). A ce moment, les époux Coignoux habitaient au château de la Rivière, commune de la Trimouille (Vienne) et ce n’est qu’après qu’ils vinrent habiter à la Croix-Ferrée.

En foi de quoi …

 

Incarcérée, Marie Dutheil persiste à affirmer le caractère accidentel de sa fausse couche ; elle obtient du médecin qui l’avait assisté un certificat en ce sens :

Limoges le 2 septembre 1894

Monsieur Jourdan,

Je vous prie si vous voulez être assez bon de me faire un certificat comme quoi vous m’avez soigné d’une fausse couche que j’ai fait le 22 du mois d’octobre 1893, que vous avez reconnu que c’était comme j’avais fait du travail pénible, comme je suivais mon mari dans les chantiers pour lui aider à travailler.

Je vous salue

Marie Dutheil femme Coignoux, à la maison d’arrêt

 

Je soussigné Philippe Jourdanne, docteur en médecine … à la Trimouille (Vienne) certifie :

Que le 22 octobre 1893, la nommée Coignoux, assistée de la veuve Delorme, sage femme, et en ma présence, est accouchée d’un enfant de trois mois et demi, dans une chambre située dans la cour du château de la Rivière, servant aux époux Coignoux et à ses ouvriers.

Que l’état d’anémie de la femme Coignoux a été la cause de sa blessure.

Que dans son entourage il n’y avait aucun médicament abortif.

En foi de quoi …

Le neuf septembre 1894

 

Elle a plus de mal à expliquer le contenu de la lettre adressée à Léonarde Bessette ; elle se rend même jusqu’à Bugeat où réside son rédacteur pour lui faire modifier son témoignage, d’ailleurs en vain :

23 septembre 1894 - Coignoux Pierre, scieur de long, âgé de 18 ans, demeurant à Viam (Corrèze)

Déposition

Dans le courant du mois d’août 1893, je travaillais en qualité de scieur de long avec le sieur Coignoux mon cousin, au Fraysse, commune de St Hilaire Bonneval et je me rendis à la Croix-Ferrée où habitait Marie Dutheil, femme Coignoux mon patron, pour aller ensuite passer un mois dans ma famille à Viam. Avant de partir, la femme Coignoux me pria de lui faire une lettre pour une femme Carpe demeurant à St Bonnet la Rivière, et j’écrivis en effet sous sa dictée, notamment la phrase suivante : « Revenez, ce qui doit arriver n’est pas encore arrivé, apportez de la monnaie car je n’ai que des billets de banque pour vous payer. » Je lui ai alors demandé ce qu’elle faisait venir, elle me répondit : « Ecris, si tu ne comprends pas, elle comprendra bien. »

J’allais un jour dans la voiture et en compagnie de M. Jordanne, médecin à la Trémouille, chercher des remèdes, ce dernier me dit : « Je crois que votre patronne n’est pas bien propre, elle est brûlée par l’alcool. »

Il y a environ trois semaines ou un mois que la femme Coignoux est venue à Viam, où elle n’a trouvé que ma mère, à qui elle a demandé où j’étais en ce moment, qu’elle avait besoin de me parler et qu’elle voulait m’emmener le soir même ou le lendemain matin au plus tard. Ma mère lui  a répondu que je n’y étais pas, que je ne rentrerai pas ce jour là et que je marcherai pas par ses ordres. La femme Coignoux voulu alors lui donner un bout de papier pour me remettre, mais ma mère a refusé de le prendre, et la femme Coignoux se retirant, ajouta qu’elle me le ferait porter par les gendarmes.

Je ne l’ai pas vu moi-même, elle n’a pas dit autre chose, n’a fait aucune recommandation à ma mère qui l’a mal reçue.

C’est tout ce que le témoin a déclaré.

Lecture faite … a signé COIGNOUX PIERRE

 

24 août 1894 - Dutheil Marie femme Coignoux, âgée de 33 ans, née à Murat (Cantal) le 11 août 1861, de Antoine et de Marie Marouby, demeurant à la Croix-Ferrée (la Geneytouse)

Interrogatoire

D. Vous êtes inculpée d’avoir en 1893 … commis le crime d’avortement ?

R. Je n’ai pas commis ce crime.

D. N’êtes-vous pas allée à la foire de Linards trouver la femme Carpe, bien connue comme avorteuse, et ne vous êtes-vous pas entendue avec elle sur les dispositions à prendre pour vous faire avorter ?

R. Je suis bien allée à Linards trouver la femme Carpe, mais seulement pour lui parler des souffrances que j’endurai ; elle m’a demandé si j’étais enceinte, je lui ai dit que je ne savais pas, elle a terminé en me conseillant de consulter un médecin.

D. La femme Carpe n’est-elle pas quelques jours après, venue vous trouver à la Geneytouse et n’a-t-elle pas exercé sur vous des manœuvres qui plus tard ont amené votre avortement ?

R. Non, la femme Carpe n’est pas venue chez moi, j’ai fait quelques temps après une fausse couche, mais elle a été déterminée par une chute ou plutôt par le choc d’une bille de bois, sur laquelle je me suis heurtée.

D. N’avez-vous pas, quelques temps après votre entrevue avec la femme Carpe, fait écrire à cette dernière par le nommé Coignoux une lettre ainsi conçue : « Revenez, ce qui devait arriver n’est pas encore arrivé, apportez de la monnaie car je n’ai que des billets de banque pour vous payer » ?

R. J’ai bien fait écrire une lettre à la femme Carpe par Coignoux, mais dans cette lettre je me bornai à lui demander l’adresse d’un médecin.

D. Le sr Coignoux a été très affirmatif devant la gendarmerie et vous redoutez tellement son témoignage que dès que vous avez su que je voulais l’entendre comme témoin, vous n’avez pas hésité à faire le voyage de Bugeat pour chercher à l'influencer.

R. J’ai uniquement fait le voyage de Bugeat pour lui porter l’avertissement qui lui était destiné, je ne l’ai pas vu, j’ai seulement vu sa mère.

Lecture faite … ne sait signer

 

Plusieurs voisins, dont la belle-sœur, témoignent d’une visite de Léonarde Bessette chez les Coignoux, précédant immédiatement la fausse couche :

24 août 1894 - Coignoux Marie femme Dutheil, âgée de 25 ans, ménagère à la Croix-Ferrée (la Geneytouse)

Déposition

Au mois de septembre ou octobre 1893, on a connu que la nommée Dutheil Marie femme Coignoux était enceinte, peu après j’ai su par la nommé Puyjoubert, couturière, que cette femme que l’on surnomme Henriette avait été à la foire de Linards trouver une femme Carpe, qui a dans le pays la réputation de faire avorter les filles et femmes enceintes. Un peu plus tard Mme Puyjoubert a vu passer deux femmes, à deux heures et demi après la tombée de la nuit, ces femmes se cachaient, une d’elles avait quitté ses sabots, l’obscurité ne lui a pas permis de les reconnaître parfaitement, mais elle croit que c’est la femme Coignoux et la femme Carpe ; ce qu’il y a de certain, c’est que le lendemain on a appris que la femme Coignoux était malade depuis la nuit. Peu de temps après elle est partie pour la Trimouille, encore bien fatiguée et se plaignant de douleurs au ventre. Si bien que le nommé Caillaud qui l’a conduite à la gare à St Léonard a cru qu’elle ne reviendrait pas. Lors de son passage à la Croix-Ferrée, la femme Carpe s’est grisée et elle a raconté chez le nommé Ribière, aubergiste, qu’elle l’avait gardée pendant deux heures entre ses mains comme morte. Nous avons su qu’à peine arrivée à la Trémouille, la femme Coignoux avait fait une fausse couche. Il y a quelques temps la femme Carpe est passée à la Croix-Ferrée, se rendant à une foire de St Léonard, je l’ai vue et j’ai appris qu’elle avait demandé à une petite si elle avait vu Henriette.

J’ai su par le nommé Coignoux que, après la nuit où l’on a vu deux étrangères à la Croix-Ferrée et avant le départ de la femme Coignoux pour la Trémouille, il avait sur la demande de celle-ci adressé à la femme Carpe, une lettre ainsi conçue : « Revenez, ce qui devait arriver n’est pas encore arrivé, portez de la monnaie car je n’ai que des billets de banque pour vous payer. »

Lecture faite … a signé MARIE COIGNOUX

 

25 août 1894 - Champarnaud Léonarde femme Puyjoubert, âgée de 35 ans, couturière à la Croix-Ferrée (la Geneytouse)

Déposition

Avant le 3 septembre 1893, je ne savais pas que la femme Coignoux était enceinte. A cette date elle a été à la foire de Linards et d’après ce qu’elle m’a dit elle-même, elle a vu la femme Carpe et lui a parlé, seulement elle a prétendu qu’elle n’avait pas fait de mal. Le 6 septembre, ou plutôt dans la nuit du 6 au 7 septembre, environ deux heures après la tombée de la nuit, j’ai vu passer devant chez moi deux femmes qui se dirigeaient du côté de la maison de la femme Coignoux et qui se dissimulaient avec le plus grand soin. Le lendemain matin, d’après ce qu’a dit l’aubergiste Ribière, la femme Carpe s’est présentée à son auberge et a pris une consommation, disant qu’elle venait de Sauviat. Les voisins ont dit que la nuit précédente, ils avaient entendu du bruit chez la femme Coignoux. Enfin le même jour, on a dit dans le village que la femme Coignoux était malade depuis la nuit où la femme étrangère était passée à la Croix-Ferrée. On murmurait qu’elle avait reçu chez elle une avorteuse et que c’était à la suite de cela qu’elle était tombée malade. Le surlendemain je suis allée la voir, elle m’a raconté que dans la nuit du 6 au 7, elle était tombée malade et était restée deux heures comme morte. Me rendant compte du genre de sa maladie, je n’ai pas voulu lui demander d’autres explications. On connaît dans le pays la femme Carpe comme une avorteuse qui se rend la nuit chez les personnes qui lui demandent ses services.

Lecture faite … ne sait signer

 

25 août 1894 - Ribière Pierre, 48 ans, ancien aubergiste à la Maison Rouge (la Geneytouse)

Déposition

Dans les premiers jours de septembre 1893, vers quatre heures et demi ou cinq heures du matin, la femme Carpe dite Cadette s’est présentée chez moi et m’a demandé à boire quelque chose, elle m’a dit qu’elle venait de Sauviat, mais elle ne m’a donné aucune autre explication ; elle était bien trop rusée pour me dire ce qu’elle venait de faire. Cette femme voyage beaucoup par le pays et depuis longtemps elle a la réputation d’être une avorteuse.

Lecture faite … ne sait signer

 

Devant ces témoignages, Léonarde Bessette et Marie Dutheil, emprisonnées ensemble, décident d’une nouvelle défense : la première n’aurait pas opéré sur sa cliente un avortement, mais la pose d’un anneau destiné à guérir une descente d’organe, mais la fameuse lettre ne cadre pas avec cette version, et Marie Dutheil laisse entendre que la Cadette lui aurait fait une injection abortive à son insu :

27 août 1894 - Bessette ép Carpe

Interrogatoire

D. Vous avez fait avorter une nommée Dutheil marie, femme Coignoux demeurant à la Croix-Ferrée ?

R. Je n’ai pas fait avorter cette femme, elle est venue me parler d’une maladie de matrice qu’elle avait, et comme j’avais eu une maladie de ce genre et que Mme Pejou, sage femme de Limoges, m’avait fait prendre un anneau, j’ai consenti à le lui mettre. J’y suis allé un soir parce que je venais de Sauviat, d’assister à une noce.

Pour lui faire du bien, je lui ai donné des poudres que j’avais achetées chez M. Missotte, pharmacien, poudres connues sous le nom de poudres rousses. Après lui avoir mis cet anneau, j’ai bu un litre de vin avec elle et son mari.

Je ne sais pas si cette femme m’a écrit depuis cette époque, mais je n’ai pas eu de lettre d’elle. Je ne me rappelle pas si je l’ai vue depuis le mois de mai dernier. Je l’ai bien vue à la dernière foire de St Paul il y a un mois, mais je ne lui ai pas parlé.

Lecture faite … ne sait signer

 

27 août 1894 - Dutheil ép Coignoux

Interrogatoire

D. Avez-vous de nouvelles déclarations à faire ?

R. Au commencement de septembre 1893, je suis allée à la foire de Linards consulter la femme Carpe au sujet d’une maladie de matrice dont j’étais atteinte. Cette femme m’a visité et m’a dit que j’avais besoin d’un anneau et qu’elle viendrait me le mettre chez moi le mardi suivant. Ce soir là, ne la voyant pas venir, je suis allée l’attendre sur la route. Je l’ai rencontrée aux Quatre Routes, j’étais chaussée de pantoufles et elle de sabots ; en approchant de la Croix-Ferrée elle a pris ses sabots à la main. Arrivée chez moi, elle m’a dit qu’il fallait me laver la matrice. Elle l’a fait avec une eau qu’elle m’a dit être une eau de feuilles de noyer. Elle m’a dit ensuite qu’elle me mettait un anneau mais je n’ai jamais vu cet anneau. J’ai senti qu’elle me faisait mal, mais j’ai cru que c’était en me mettant l’anneau. J’ai ensuite été plus malade que d’habitude mais si je suis restée deux ou trois jours au lit, c’est surtout parce qu’elle m’avait dit qu’il fallait rester au lit pendant que l’anneau ferait sa place.

Elle m’a pris pour l’opération qu’elle m’avait faite vingt cinq francs et un corsage.

Elle m’a raconté que si elle se cachait c’est parce qu’elle ne payait pas de patente. Quelques temps après, je lui ai bien fait écrire par Coignoux. Dans la lettre il y avait « ce qui doit arriver n’est pas arrivé », en lui faisant écrire ça, je faisais allusion à l’anneau. Dans cette lettre il n’était pas question de billet de banque.

Lecture faite … ne sait signer

 

25 septembre 1894 - Dutheil ép Coignoux

Interrogatoire

D. Le sieur Coignoux a été entendu de nouveau, il est extrêmement affirmatif, il déclare que vous lui avez dicté une lettre ainsi conçue : « Revenez, ce qui doit arriver n’est pas encore arrivé, apportez de la monnaie car je n’ai que des billets de banque pour vous payer. »

R. Lorsque Coignoux a écrit pour moi à la femme Carpe, j’étais à la Trimouille, et lorsque je lui ai parlé de ce qui devait arriver, je faisais allusion à l’anneau qu’elle m’avait mis.

D. Ce que vous dites est absolument invraisemblable et c’est en contradiction formelle avec les termes mêmes de la lettre écrite par Coignoux sous votre dictée.

R. La lettre ne disait pas à la femme Carpe de revenir m’apporter de la monnaie. Je faisais allusion à l’anneau et je lui demandais l’adresse d’un médecin de Limoges.

Lecture faite … ne sait signer

 

9 octobre 1894 - Dutheil ép Coignoux

Interrogatoire

D. Persistez-vous dans vos précédentes déclarations ?

R. Oui, cependant je dois dire qu’à Linards la femme Carpe m’ayant dit qu’elle pourrait me débarrasser si j’étais enceinte, je lui demandai avec quoi ; elle m’a répondu que c’était avec des eaux. Je lui ai dit que ses eaux ne signifiaient rien, que je voulais pas m’empoisonner. Depuis il n’a plus été question d’avortement entre nous, nous n’avons plus parlé que de l’anneau qui devait me guérir.

Lecture faite … ne sait signer.

 

13 octobre 1894 - Dutheil ép Coignoux

Interrogatoire

D. L’injection que vous dites vous avoir fait si mal n’était pas une injection de feuilles de noyer, mais une injection d’un liquide alcoolique ?

R. L’injection que la femme Carpe m’a donné était une injection de feuilles de noyer. La femme Carpe m’avait dit à la foire de Linards qu’elle me donnerait une eau pour prendre des injections, mais comme je vous l’ai dit, je n’ai pas voulu me servir de cette eau ; d’autres femmes du voisinage s’en sont servi. Je tiens de la femme Carpe elle-même et des voisines, qu’une femme s’appelant ou surnommée Fourisson, ayant été impliquée dans une affaire de vol au préjudice d’une vieille femme, a pris une injection avec une drogue qui lui avait été remise par la Cadette (femme Carpe) et qu’elle a fait une fausse couche, il en est de même d’une veuve Denard qui demeure dans la commune de St Paul sur la route de St Bonnet la Rivière.

Nous confrontons l’inculpée Dutheil Marie femme Coignoux avec l’inculpée Bessette Léonarde femme Carpe, qui déclare qu’elle n’a jamais voulu faire prendre des poudres à la femme Coignoux, qu’elle lui a parlé qu’elle en faisait prendre, mais qu’elle ne lui en a pas offert. La poudre dont elle parle a la couleur du fer et lorsqu’elle en demande chez les pharmaciens elle la désigne sous le nom de « poudre couleur de fer ».

La femme Coignoux maintient ses déclarations.

Lecture faite … ne sait signer.

 

Son mari a ordonné à Marie Dutheil de le laisser en dehors de l’affaire, mais le juge menace de le placer lui aussi en détention préventive :

1° septembre 1894 - Coignoux Léger, 38 ans, scieur de long à la Geneytouse, mari de Dutheil Marie

Déposition

Il y a environ un an, un soir où j’étais couché, la femme Carpe est venue à la maison vers les onze heures. Je me suis levé, j’ai bu une bouteille de vin avec cette femme, et nous somme restés jusqu’à quatre heures à causer de choses indifférentes. Elle ne m’a pas dit pourquoi elle venait à la maison et ses rapports avec ma femme se sont bornés à la conversation dont je viens de parler. Je ne me suis pas aperçu qu’après la visite de la femme Carpe ma femme ait été malade, j’ignore absolument si ma femme a donné une somme quelconque à la femme Carpe.

Lecture faite … ne sait signer

 

4 septembre 1894 - Dutheil ép Coignoux

Interrogatoire

D. Votre mari était bien présent la nuit que la femme Carpe a passé chez vous ?

R. Non, mon mari n’y était pas.

D. Comment était l’anneau que vous prétendez vous avoir été mis par la femme Carpe, et qu’est devenu cet anneau ?

R. Cet anneau, je ne sais pas comment il était, et je l’ai perdu sans m’en apercevoir.

Lecture faite … ne sait signer

 

Monsieur le juge

Vous m’excuserez si je vous ai menti, je vous disais que mon mari n’y était pas, c’est que vous m’avez renfermée et que je veux pas que vous renfermiez mon mari à cause que cette mauvaise femme est venue chez moi. Je me suis pas cachée de mon mari, pas plus que je veux me cacher de vous, mon mari était présent et que nous avons bu une bouteille de vin ensemble.

MARIE DUTHEIL

 

Vous mesqu sere si je vou é man ti je vou diré que mon marie niyete pas se que vou ma ranfe me et que chave pas que vou ranferme mon marie à cause que sete movese famme et venu che moi, je me sui pas cahé de mon marie pas plus que je veu me cahe de vous, mon marie été presen et que nou a von bus une bouteille de ven en sanble

 

L’histoire de l’anneau se révélant peu crédible, Marie Dutheil doit reconnaître avoir reçu une injection abortive :

11 septembre 1894 - Bessette ép Carpe

Interrogatoire

D. Expliquez ce que vous prétendez avoir fait à la femme Coignoux ?

R. A la foire de Linards en septembre 1893, j’ai rencontré cette femme à l’auberge, elle paraissait souffrante et elle m’expliqua qu’elle avait une maladie de matrice, je lui dis que j’en avais eu une aussi et que je me l’étais guérie à l’aide d’un anneau ; en effet moyennant 30 fr, Mme Pejou sage femme m’avait, il y a une quinzaine d’années, placé un anneau d’argent dans la matrice et m’avait ainsi guérie. J’ai gardé cet anneau six mois et me sentant guérie au bout de ce laps de temps, j’ai retiré cet anneau moi-même.

A ce moment nous montrons à l’inculpée un anneau de 31 mm de diamètre, y compris l’épaisseur qui est de 3 mm, et nous lui demandons si l’anneau d’argent dont elle vient de parler était plus grand ou plus petit que l’anneau à elle représenté ; elle nous répond qu’il était de même épaisseur et de même grandeur, peut-être, ajoute-t-elle, un peu plus petit.

D. Qu’avez-vous fait ensuite ?

R. Quelques jours après, je suis allée à la Croix-Ferrée, et là, pendant la nuit, alors que la femme Coignoux était couchée sur son lit, je lui ai placé l’anneau.

Je lui avais mis cet anneau parce qu’elle m’avait dit qu’elle avait une maladie de matrice et je pensais que c’était la même que la mienne, mais je ne l’avais pas visitée, je ne l’avais pas fait car c’eût été absolument inutile, ne possédant pas les connaissances nécessaires pour reconnaître la nature de sa maladie.

Avant de lui mettre l’anneau, je le lui ai montré. Elle m’a payé 25 fr comme il avait été convenu.

Lecture faite … ne sait signer

 

17 septembre 1894 - Carpe Léonard, 58 ans, menuisier charpentier à St Bonnet la Rivière

Interrogatoire

Ma femme Léonarde Bessette a une très bonne santé et n’a jamais fait une longue maladie (c’est un rocher), elle n’a pas eu de maladie intérieure depuis vingt et un ans que je la connais, je n’ai jamais su qu’elle ait consulté de sage femme de Limoges. On ne lui a pas mis d’anneau dans la matrice ou du moins je ne lui ai pas vu et je suis bien persuadé qu’elle n’en a pas porté depuis qu’elle est avec moi, puisqu’elle n’a pas eu de descente de matrice à ma connaissance. Je n’ai pas vu à la maison un de ces anneaux qu’on met aux femmes.

Lecture faite … a signé CARPE

 

14 septembre 1894 - Dutheil ép Coignoux

Interrogatoire

D. D’après vous, que s’est-il passé entre vous et la femme Carpe le jour de la foire de Linards ?

R. Le 2 septembre 1893, j’ai été à la foire de Linards pour me promener et acheter des lapins ; à l’auberge où je suis allée, j’y ai trouvé une femme qui n’était autre que la femme Carpe, nous avons causé maladie et comme je lui ai dit que j’avais une maladie de matrice, elle m’a répondu qu’elle en avait eu une elle aussi, mais qu’elle s’était guérie au moyen d’un anneau.

Le même jour dans un chemin, elle m’a palpée et m’a dit qu’en effet j’avais une maladie de matrice, qu’elle connaissait très bien cela et qu’elle me guérirait à l’aide d’un anneau. Elle m’a demandé si j’étais enceinte, je lui ai répondu que je l’étais depuis un mois et demi. Elle a répliqué : « Cela n’est pas vieux, ça ne vous fera pas de mal. » Elle a ajouté qu’elle reviendrait chez moi le mardi avec un anneau. Le mardi soir, je suis allée l’attendre aux Quatre Routes, il faisait nuit, à ce moment j’avais mes pantoufles et elle des sabots, mais elle les a tirés et pris à la main en approchant du village. Lorsque nous avons été arrivées à la maison, nous avons bu un litre de vin avec mon mari et nous nous sommes tous couchés. Un peu avant le jour, la femme Carpe a dit qu’elle voulait s’en aller et qu’elle voulait me mettre l’anneau. Elle a commencé pas me donner une injection avec de l’eau de noyer tiède, cette injection m’a fait tellement mal que je me suis mise à crier et que je lui ai dit : « Laissez-moi, je suis morte. »

Quant à l’anneau, elle m’a bien dit qu’elle m’en avait mis un, mais je ne sais pas si c’est vrai, car je ne l’ai jamais senti et je ne l’ai pas revu depuis le moment où elle me l’a montré entre les mains.

Je lui ai donné 25 francs.

Lecture faite … ne sait signer

 

Finalement Léonarde Bessette avoue la réalité de deux injections abortives et la réelle teneur de la lettre accusatrice :

20 décembre 1894 - Bessette ép Carpe

Interrogatoire

D. Avez-vous réellement donné un anneau à la nommée Dutheil Marie, femme Coignoux ?

R. Non, voilà ce qui s’est passé : à la foire de Linards la femme Coignoux est venue me demander, elle m’a raconté qu’elle avait deux maladies, une descente de matrice et une grossesse, elle m’a demandé quelque chose pour la faire passer, elle est venue à la maison et je lui ai donné une injection avec de l’eau de prunes. Elle m’a donné 25 fr et je lui ai laissé une injection, puis mon mari et moi l’avons accompagnée jusque chez elle.

Quelques jours après elle m’a fait écrire par sa petite fille d’y retourner, le mardi ; j’y suis allée et là je lui ai donné une injection avec de l’armoise.

Lorsqu’au mois de juin dernier la gendarmerie a fait une enquête chez les époux Coignoux, ceux-ci sont venus chez moi à minuit et là, la femme Coignoux m’a raconté qu’elle avait fait une fausse couche dans le Poitou et que, par conséquent, il ne fallait pas dire qu’elle m’avait demandé de la faire avorter ; elle a ajouté qu’elle avait eu assez de malheur d’avoir fait une fausse couche sans être mêlée dans une affaire d’avortement. Son mari et elle m’ont engagée à dire, si l’on m’interrogeait, que j’avais été chez eux pour la soigner d’une maladie de matrice et lui mettre un anneau. J’y ai consenti et c’est ainsi que plus tard j’ai parlé de cet anneau. Du reste la femme Coignoux étant à la prison m’a fait connaître par deux autres détenues ce qu’elle vous avait déclaré et elle m’a engagée à dire la même chose.

Lecture faite … ne sait signer

 

13 février 1895 - Bessette ép Carpe

Interrogatoire

D. Avez-vous reçu de la femme Coignoux une lettre où il était question de billet de banque ?

R. Oui. J’ai reçu de cette femme une lettre venant de la Croix-Ferrée. Cette lettre m’a été envoyée plusieurs jours après mon voyage à la Croix-Ferrée, et après que j’ai eu donné une injection à la femme Coignoux. Dans la lettre il était dit : « Revenez, ce qui devait arriver n’est pas venu, je vous envoie un billet de banque de cent francs que j’ai trouvé, au pas de course, cachez-le et faites-le changer. Ne dites pas que je vous ai envoyé de l’argent dans une lettre. »

Je fis lire la lettre à un nommé Ducher, sabotier, âgé de 19 ans, demeurant à St Bonnet. Quelques temps après, je sus qu’un nommé Bourderie, buraliste à la Croix-Ferrée, avait perdu un  billet de cent francs. Je compris alors ce qu’avait voulu dire la femme Coignoux, et lorsqu’elle est revenue du Poitou je lui ai remis ses cent francs.

Lecture faite … ne sait signer.

 

Marie Dutheil confirme ces aveux, en rejetant sur Léonarde Bessette l’initiative de leur premier système de défense, et se disculpe de l’accusation de vol du billet de 100 francs :

12 février 1895 - Dutheil ép Coignoux

Interrogatoire

D. Lorsque la gendarmerie vous a entendue au mois de juin dernier, n’avez-vous pas songé à aller trouver la femme Carpe chez elle pour vous entendre avec elle sur les réponses à faire ?

R. Cela est très exact, mon mari et moi nous sommes rendus à St Bonnet où nous avons trouvé la femme Carpe et nous lui avons réclamé la lettre que je lui avais écrite, elle m’a dit l’avoir fait brûler.

Voici du reste des renseignements complémentaires au sujet de ce qui s’est passé entre la femme Carpe et moi :

C’est la femme Guéry qui me voyant malade, m’a conseillé de m’adresser à la femme Carpe et qui m’a conduit à Linards un jour de foire où elle m’a montré la femme Carpe. C’est la femme Carpe qui nous a invité à dîner et elle nous a mené dans une chambre d’auberge, elle nous a dit qu’elle louait cette chambre. Pendant que nous mangions, elle m’a demandé si je n’étais pas enceinte, je lui ai dit que je n’avais pas eu mes règles depuis le 22 juillet, elle m’a alors déclaré qu’elle me donnerait un remède qui me les ferait revenir. C’est à la suite de ce repas, que j’ai payé, que nous sommes allées chez elle, où elle m’a donné une première injection en faisant remarquer que la substance qu’elle employait n’avait aucune vertu, mais qu’elle viendrait chez moi m’en donner une qui serait plus efficace. Le jour indiqué, elle, ainsi que je l’ai déclaré dans mes précédents interrogatoires, est venue à la maison et elle a commencé à me donner une injection avec un liquide que je croyais être de feuilles de noyer, mais je n’ai pas pu supporter cette injection qui me brûlait ; au surplus je confirme mes précédentes déclarations.

En ce qui concerne l’anneau, lorsque j’eus dit à la femme Carpe que j’avais une maladie de matrice, elle m’a répondu qu’elle m’adressait à un médecin de Limoges qui me mettrait un anneau et qu’il me guérirait.

Nous confrontons l’inculpée femme Coignoux avec l’inculpée femme Carpe.

La femme Carpe prétend  que c’est la femme Coignoux qui lui avait dit la première qu’elle était enceinte et que c’est elle qui, lorsqu’elle est venue la trouver la nuit au mois de juin dernier, lui a indiqué ce qu’il fallait dire si elle était interrogée ; elle ajoute que la deuxième injection était faite avec de l’armoise.

La femme Coignoux maintient ses déclarations.

Lecture faite … ne sait signer.

 

Rapport des gendarmes 22 février 1895

Renseignements demandés par M. le juge d’instruction à Limoges au sujet d’un billet de banque de 100 francs perdu par la nommée Papaud Marie femme Pradeau et supposé avoir été trouvé par la nommée Dutheil Marie femme Coignoux, 33 ans, sans profession à la Geneytouse

 

Nous soussignés Poupelain Emile maréchal des logis et Maire Paul, gendarme à cheval à St Léonard …

Recueillir des renseignements à titre officieux sur l’affaire de la femme Carpe inculpée d’avortement qui aurait déclaré … que la femme Coignoux demeurant à la Geneytouse lui aurait envoyé un billet de banque de 100 francs en septembre ou octobre 1893 et qu’elle aurait appris plus tard que ce billet avait été perdu par le nommé Bourderie, buraliste à la Croix-Ferrée …

 

Pradeau Pierre dit Bourderie, buraliste, nous a dit : « Dans le courant du mois d’août 1893, en rentrant un jour de mon travail, ma femme m’a prévenue qu’elle avait perdu la veille un billet de banque de 100 francs. J’ai fait les recherches nécessaires pour le retrouver, mais inutilement et je ne soupçonne personne de l’avoir trouvé. »

 

Papaud Marie, femme Pradeau, buraliste, nous a dit : « Le 10 août 1893, à 6 heures du matin, j’ai pris de l’argent dans le tiroir de mon comptoir pour le donner au nommé Malabre, voiturier résidant à Lauzelle (St Paul), afin qu’il me rapportât du tabac de la manufacture de Limoges. Je lui ai porté cet argent sur la route départementale n°7 à 30 mètres environ de chez moi, où il m’a attendue. J’avais un billet de banque de 100 fr, une pièce de 10 fr et de la petite monnaie. Malabre m’ayant prévenue qu’il arriverait trop tard à Limoges ce jour-là, m’a prié d’attendre au surlendemain. Je suis alors rentrée chez moi en tenant mon argent dans une main et un sac dans l’autre ; j’ai déposé l’argent dans le tiroir mais sans faire attention si le billet y était encore.

Le lendemain en voulant changer la date sur la facture, je me suis aperçue que mon billet manquait. J’ignore si je l’ai perdu ou s’il m’a été volé dans mon tiroir. Dans tous les cas je ne soupçonne personne de l’avoir volé ni de l’avoir trouvé et malgré mes recherches je n’ai pu savoir ce qu’il était devenu. »

 

Picat Jean-Baptiste, marchand de vin en gros, nous a dit : « Dans le courant de l’année 1893, j’ai entendu dire que la femme Pradeau avait perdu un billet de banque de 100 francs ; je n’y ai pas ajouté foi, attendu que cette famille se trouve assez souvent gênée et que les plaintes de ce genre sont fréquentes quoiqu’il n’y ait rien de vrai. »

 

Dutheil Marie, femme Coignoux, sans profession, nous a dit : « J’ai su que la femme Pradeau avait perdu un billet de banque de 100 fr en 1893 et j’ai entendu dire qu’elle se plaignait souvent d’avoir perdu de l’argent quand ce n’était pas vrai. A l’époque où elle prétend avoir perdu son billet, j’étais sa voisine mais je ne l’ai pas trouvé et c’est à tort que la femme Carpe dit que je lui ai envoyé ce billet en paiement de ses services. Je n’ai donné à cette dernière que la somme de 25 francs en deux fois : la 1° fois 15 francs à la foire de Linards le 2 7bre 1895 et la 2° fois 10 francs chez moi le 5 du même mois. Je ne lui ai jamais donné autre chose et n’ai jamais eu en ma possession le billet de banque de la femme Pradeau.

 

Renseignements : la femme Coignoux passe pour une voisine peu commode, elle a eu à plusieurs reprises des disputes avec ses voisins mais on ne lui fait pas de reproche sur sa probité.

Etat-civil : Dutheil Marie, femme Coignoux, 33 ans, sans profession, née à Murat (Corrèze) le 11 août 1861 de Antoine et de Marie Marouby, résidant au village de la Croix-Ferrée, commune de la Geneytouse …

En foi de quoi …

 

La mésentente établie entre Léonarde Bessette et sa cliente Marie Dutheil, le juge en profite pour établir un autre avortement évoqué par cette dernière dans ses aveux :

12 février 1895 - Dutheil ép Coignoux

Interrogatoire

D. Que savez-vous au sujet de la femme Guéry qui demeure non loin de chez vous ?

R. C’est cette femme qui m’a adressée à la femme Carpe. Plus tard elle m’a avoué formellement que la femme Carpe lui avait fait faire des fausses couches ; dans un bois elle lui avait donné des médicaments qui, quatre jours après, avaient amené une fausse couche.

La femme Carpe m’a fait les mêmes révélations et elle a ajouté que la femme Guéry n’avait pas fini de la payer, car elle ne lui avait donné que 25 fr et elle prenait habituellement 30 francs.

Nous confrontons l’inculpée femme Coignoux avec l’inculpée femme Carpe.

La femme Coignoux maintient ses déclarations.

La femme Carpe nie avoir tenu les propos rapportés par la femme Coignoux, elle ajoute en menaçant la femme Coignoux : « Je ne dis pas la vérité en ce qui vous concerne, mais je finirai par la dire. »

Lecture faite … ne sait signer


V – Faits n°4 et 5 – Duprat ép. Lallet

 

Dans la série des rédactrices potentielles des lettres signées AD, l’aubergiste de Linards Anne Lallet née Duprat est suspectée de tentative d’avortement, et d’avoir fourni à Léonarde Bessette une chambre pour y pratiquer ses activités ; elle commence par tout nier. Les références à la lessive et à la garde de vaches se rapportent aux détails figurant dans les lettres saisies :

11 novembre 1894 - Anna Duprat épouse Lallay, âgée de 23 ans, sans profession, demeurant à Linards

Déposition

Je suis mariée depuis 7 ans, j’ai 3 enfants ; ma fille aînée a 5 ans, mon garçon 3 ans dans 2 mois et je suis accouchée au mois de juillet d’une petite fille qui se porte bien, elle est en nourrice chez une tante au Grand Bueix (Linards)

Je ne connaissais pas la réputation de la femme Carpe et ne me suis jamais adressée à elle. Je n’ai jamais eu de fausses couches.

Dans l’auberge tenue par mon mari, j’ai vu souvent la femme Carpe, elle venait aussi d’autres fois que les jours de foire. Je ne me souviens que l’avoir vue avec un nommé Nouhaud et une femme vivant avec lui. Je ne connais pas les autres personnes avec qui elle a pu se trouver chez nous. Je ne lui ai pas fourni de cabinet particulier et elle ne m’en a pas demandé. Elle buvait et mangeait dans la salle commune. Elle a cessé de fréquenter notre auberge lors de l’incendie survenu le mois de décembre dernier.

Je ne puis rien dire des trois lettres que vous m’avez présentées et que j’ai lues. Je ne connais pas l’auteur de ces lettres. Je sors très peu, je ne puis donner aucun renseignement utile.

Je fais blanchir mon linge et je n’ai pas fait de lessive chez moi il y a fort longtemps. Nous n’avons de vaches et je n’en garde pas. Je m’enquerrai sur l’auteur de ces lettres.

Lecture faite … a signé ANNA DUPRAT

 

Une ancienne servante de l’auberge affirme avoir ramené à l’auberge Lallet un liquide abortif fourni par Léonarde Bessette, mais destiné à un tiers :

24 novembre 1894 - Rilhac Maria, âgée de 18 ans, servante chez M. Fauvet, instituteur à St Paul d’Eyjeaux

Déposition

Un jour la femme Carpe dite La Cadette était venue, comme elle le faisait souvent, chez la dame Lallet aubergiste à Linards, ma maîtresse ; comme j’avais besoin d’aller à St Bonnet, nous y sommes allées ensemble. Lorsque nous avons été arrivées, la femme Carpe a pris chez elle une bouteille contenant un liquide de la couleur de l’eau. Elle m’a dit que cette bouteille était pour un M. Maury, aubergiste. J’ai posé chez Mme Lallet cette bouteille et je ne m’en suis plus occupée.

Je n’ai vu Maury à l’auberge Lallet qu’une fois un jour de foire.

Il y a environ 15 à 18 mois que je suis allée chercher la bouteille chez la femme Carpe.

Je crois qu’un soir la femme Carpe s’est trouvée à l’auberge Lallet avec une femme Peyrat de Masléon. Elle y est venue aussi avec la concubine de M. Dunouhaud de Sautour le Grand.

Lecture faite … a signé MARIA REILHAC

 

Mise au courant de cette enquête dans sa prison, Léonarde Bessette tente d’indiquer par un billet clandestin une ligne de défense à Anna Lallet, mais il est intercepté ; un témoin précise que la tentative d’avortement se faisait à l’insu du mari :

23 février 1895 - Bessette Léonarde femme Carpe, déjà entendue

Interrogatoire

D. Au cours de la confrontation qui a eu lieu entre vous et la femme Lagrange, cette femme, en maintenant sa déposition de laquelle il résultait que vous aviez fait avorter la femme Lallet, vous a rappelé que vous lui aviez indiqué les détails suivants :

Pour faire avorter cette femme, vous avez passé chez elle plusieurs jours avec un homme qui avait mission de faire boire Lallet et de le faire enivrer, et vous profitiez de l’ivresse de ce dernier pour exercer des manœuvres sur la femme Lallet ?

R. Je me rappelle très bien que la femme Lagrange a dit cela, mais ce n’est pas vrai. J’ai passé trois ou quatre jours chez la femme Lallet à y boire avec un individu que je ne veux pas nommer, nous y buvions pendant la journée et l’homme se retirait tous les soirs, moi j’y ai couché deux nuits.

Je reconnais avoir renvoyé par la femme Sautour un billet à la femme Lallet pour lui dire de ne pas avoir peur, que je ne lui avais rien donné, de se rappeler que l’eau que je lui avais envoyée était pour Maury et de recommander à sa servante de ne pas dire le nom à l’homme qui était avec moi.

Lecture faite …  ne sait signer

 

Après un nouvel interrogatoire et une confrontation  passe aux aveux et affirme avoir réussi à provoquer une fausse couche après deux injections :

23 février 1895 - Duprat Anna femme Lallet, âgée de 24 ans, fille de Léonard et de Marie Jeandillou, aubergiste à Linards, née le 10 mars 1870 à Linards

Interrogatoire

D. Vous êtes inculpée d’avoir, à Linards … commis le crime d’avortement. que répondez-vous ?

R. La femme Carpe venait chez moi les jours de foire, elle y buvait dans la salle commune, et voilà tout.

D. Vous ne dites pas la vérité ; il a été établi par les déclarations d’un témoin que vous mettiez à la disposition de la femme Carpe, dans votre établissement, une salle particulière où elle se retirait avec les femmes qui s’adressaient à elle ; c’est ainsi qu’en 1893, la femme Carpe a bu dans votre établissement avec une femme Coignoux qui s’était adressée à elle pour un avortement ?

R. Cela n’est pas vrai.

D. La femme Carpe a elle-même déclaré à un témoin qui en a déposé sous la foi du serment qu’elle vous avait fait avorter une première fois, qu’elle voulait le faire une seconde fois, mais que la surveillance exercée par votre mari l’en a empêché ?

R. Jamais la femme Carpe ne m’a fait avorter et n’a voulu me faire avorter.

D. Il est pourtant hors de doute que la femme Carpe a passé au moins une fois quatre jours et quatre nuits chez vous, elle-même reconnaît le fait, qu’elle avait du reste raconté au témoin qui a reçu ses confidences sur votre cas ?

R. Je le répète, la femme Carpe n’a jamais passé 24 heures chez moi.

D. Le fait est tellement certain et la femme Carpe avait tellement peur que le jour se fasse sur ce fait, qu’elle a chargée une co-détenue d’écrire un billet qui vous était destiné et qui devait vous être porté par une femme mise en liberté provisoire ?

R. Je persiste à soutenir que la femme Carpe n’a pas passé 24 heures chez moi et je n’ai jamais reçu le billet dont vous venez de me parler.

Lecture faite … a signé ANNA LALLAY

 

27 février 1895 - Duprat Anna femme Lallet, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Persistez-vous dans vos premières déclarations ?

R. Non, je vais dire la vérité : a une époque qui remonte je crois au mois de mai 1892, j’eus un retard dans mes règles, retard de quinze jours à un mois ou plus exactement d’environ un mois. La femme Carpe étant venue à la maison et m’entendant plaindre de mes jambes, me dit : « Je sais ce que vous avez, je vous guérirai bien, vous êtes enceinte, je vous débarrasserai ». Elle a ajouté qu’elle venait de chez Maury, qu’elle avait dans son cabas une bouteille, qu’elle a sortie, elle avait aussi dans son cabas une seringue. Elle m’a donné une injection avec cette seringue et le liquide contenu dans sa bouteille.

Quelques jours après j’ai eu une perte de sang.

La femme Carpe paraissait être bien avec Maury. Une fois, la femme Carpe a fait passer de chez elle à la maison une bouteille contenant un liquide, elle avait recommandé de remettre ce liquide à Maury.

Une autre fois, un jour de foire de septembre, la femme Carpe a mangé à la maison avec trois ou quatre autres femmes que je ne connaissais pas.

Au mois de juillet dernier, la veuve Lachaud dite la Maliate est venue chez moi me demander la femme Carpe en me disant que celle-ci lui devait de l’argent, qu’elle voulait se faire payer.

Nous confrontons l’inculpée Duprat Anna avec l’inculpée Bessette Léonarde femme Carpe, nous donnons à cette dernière lecture des déclarations ci-dessus … l’inculpée femme Carpe répond :

Je n’ai jamais donné d’injection à la femme Lallet ; je sais qu’à une époque elle m’a dit qu’elle se croyait enceinte et qu’elle s’était donnée une injection avec la seringue de sa mère, mais moi je ne lui en ai jamais donné.

L’inculpée femme Lallet persiste dans ses déclarations.

Lecture faite … Duprat Anna femme Lallet a signé FEMME LEULLAY

 

Avant de se retirer, la femme Carpe déclare :

Oui, je suis allée chez la femme Lallet pour lui donner une injection, mais c’est elle qui m’a écrit d’y aller, c’est trois lettres qu’elle m’a écrit, elle me disait d’y aller quand son mari n’y était pas, de lui porter quelque chose, qu’elle avait un retard de 15 jours pour ses règles. Je n’y suis allée que après la troisième lettre et j’ai été à Châteauneuf lui chercher la drogue. La femme Lallet m’a donné 15 francs, une bouteille de rhum et une bouteille d’eau de vie.

Réflexion faite, ce n’est pas une, mais bien deux injections que j’ai donné à la femme Lallet. La fausse couche a suivi de plus d’un mois la dernière injection.

La femme Lallet se renferme dans les termes de ses déclarations.

Lecture faite … a signé FEMME LEULLAY

 

L’homme qui passa plusieurs jours chez Léonarde Bessette chez Lallet, peut-être comme client d’un acte de prostitution et chargé d’enivrer le mari, n’est pas identifié, bien qu’un tailleur de pierre ait été soupçonné :

28 février 1895 - Vergnolle Guillaume, âgé de 40 ans, tailleur de pierre à la Ribière de St Paul d’Eyjaux

Déposition

Je connais la femme Carpe depuis longtemps, mais je n’ai jamais bu avec elle à l’auberge Lallet. Par conséquent je n’ai pas pu, dans l’auberge Lallet, donner un billet de banque de cent francs pour payer la dépense.

Lecture faite … a signé GUILLAUME VERGNOLLE

 

Le maire de Linards certifie n’avoir recueilli et n’avoir à fournir que d’excellents renseignements sur le compte de Duprat Marie, femme Lallay, demeurant au bourg.

Linards, le 3 avril 1895

Le maire,

JACQUET


VI – Faits n°6 et 7 – Péjout ép. Roulet

 

Ancienne propriétaire d’un couple illégitime ami de Léonarde Bessette à Saint Bonnet, Marie Peyclit donne, après les aveux de celle-ci pour plusieurs avortements, des détails sur une autre tentative réalisée avec la complicité active de ses locataires, sur une cliente venue d’Eymoutiers (ensuite domiciliée au Châtenet en Dognon). Trop avancée, la grossesse ne peut être interrompue :

15 février 1895 - Peyclit Marie, âgée de 46 ans, propriétaire à St Bonnet la Rivière

Déposition

J’ai eu comme locataire le nommé Dunouhaud et sa maîtresse la veuve Lachaud, ils sont restés chez moi du 1° février au 12 octobre 1892. Je n’ai pas tardé à être intriguée par les allures suspectes de ces gens-là qui étaient intimes avec la femme Carpe.

Avec cette femme ils allaient aux foires de Linards, La Croisille et Châteauneuf, quelques fois même ils allaient à celles de St Léonard, St Germain et Pierre Buffière ; ils ne revenaient que très tard dans la nuit.

J’ai vu venir chez eux des femmes étrangères à la localité qui prétextaient que c’étaient des cousines. Un jour la veuve Lachaud tomba malade, on la crut mourante et le lendemain elle allait mieux.

A l’occasion de cette maladie je fus dans sa chambre, où Dunouhaud son amant me dit : « Je l’en ai vite guérie, je suis plus habile que les médecins, je sais faire les petits et les défaire ».

Le dimanche 2 octobre 1892, ou plutôt dans la nuit du samedi 1° au dimanche 2 octobre, j’ai entendu dans l’appartement des Dunouhaud une voix étrangère.

Le dimanche matin, comme la veuve Lachaud, qui avait été chercher du lait, rentrait dans son appartement, j’ai entendu le bruit d’une dispute et il m’a été facile de comprendre, la porte n’étant pas complètement fermée, que la veuve Lachaud venait de surprendre en flagrant délit son amant et l’étrangère.

S’adressant à cette dernière elle lui dit : « Tu mériterais qu’on te laisse venir le ventre à la gorge. »

Sur ces entrefaites est arrivée la femme Carpe qui, par des plaisanteries grossières, apaisa la dispute. Je n’ai plus rien entendu jusque vers 2 heures ; à ce moment-là, la veuve Lachaud a renvoyé ses enfants. La femme Carpe, Dunouhaud, la veuve Lachaud et l’étrangère sont allés dans la chambre dont la fenêtre ouvre dans la cour ; me trouvant dans cette cour, j’ai entendu leur conversation ; la femme Carpe a dit : « Arrangez-vous bien, que je sois bien libre. Mais vous êtes enceinte de plus de quatre mois, vous me parliez de 4 mois, c’est de 7 mois que vous êtes enceinte, nous le ferons bien partir mais vous souffrirez davantage. Donnez-moi la seringue. »

Au bout de quelques instants Dunouhaud a dit : « Donnez, que je fasse l’affaire ! ». La femme Carpe a répondu : « Non, puisque je suis à même, je vais continuer, je sais bien que vous savez le faire. » Je me suis retirée, un peu plus tard j’ai vu atteler la charrette de Dunouhaud et l’étrangère est partie dans cette charrette sous la conduite de la veuve Lachaud.

Le soir cette dernière est revenue, et trouvant à table Dunouhaud avec la femme Carpe, a crié qu’ils buvaient pendant qu’elle avait les corvées, elle a ajouté que la femme qu’elle avait accompagné était tellement malade qu’elle avait du la conduire jusqu’à Neuvic, elle a terminé en disant : « Je l’ai versée dans un fossé, qu’elle y crève si elle veut ! » La femme Carpe lui a répliqué :  « Je ne suis pas là à vos dépens, vous êtes bien payée pour les courses que vous faites. »

A une époque que je ne puis préciser, Dunouhaud, sa maîtresse et la femme Carpe ont emprunté une charrette pour aller à la foire de St Germain, leur charrette étant cassée.

Lorsqu’il s’agissait de femmes de la localité, les rendez-vous étaient chez le frère de la veuve Lachaud, métayer de M. Dubreuil à la Maison-Neuve de Sivergnat.

Lecture faite … a signé MARIE PEYCLIT

 

Avertie de cette dénonciation, Léonarde Bessette tente, dans un billet écrit clandestinement en prison, de faire  orienter, par son mari, les réponses aux enquêteurs de sa cliente, maintenant nourrice à Limoges :

Cher mari je te disai que la maria paiclit a denoncer la nanet et que cette femme qui avais été chez le père nandi je ten pri d’aller chez la nanet et de la prévenir tu lui dira de ne pas voir peur que je ne lui ait rien donner tu ira les trouvais tous et tu leur expliquera  comme je te dit sur ma lettre et quil vienne a limoges pour parler a la nourisse pour quelle dise quelle ma vue chez le père nandi mais quelle ne c’est pas la femme que je suis.

 

Après de premières dénégations, Léonarde Bessette, le couple complice, puis la cliente passent aux aveux :

20 février 1895 - Denouhaud Léonard, âgé de 62 ans, fils de Léonard et de Catherine Sautour, cultivateur demeurant à La Violette de St Paul d’Eyjaux né le 3 mars 1833 à Sussac

Interrogatoire

D. Vous êtes inculpé d’avoir à St Bonnet … commis le crime d’avortement. Que répondez-vous ?

R. C’est à peine si je connais la femme Carpe, je la voyais dans les foires, je lui disais bonjour et bonsoir, elle ne me fréquentait pas, nous n’allions pas ensemble dans les foires.

Je n’ai jamais pratiqué d’avortement et jamais je n’en ai vu pratiquer.

Lecture faite … ne sait signer

 

20 février 1895 - Penot Léonarde veuve Lachaud, âgée de 50 ans, fille de Jean et de Catherine Martinaud, servante à La Violette commune de St Paul d’Eyjaux, née le … 9bre 1845 à St Bonnet la Rivière

Interrogatoire

D. Vous êtes inculpée d’avoir à St Bonnet … commis le crime d’avortement et de complicité d’avortement, que répondez-vous ?

R. Je connais un petit peu la femme Carpe, mais nous ne nous sommes jamais fréquentées. Elle est entrée une fois chez nous pour nous acheter un morceau de porc.

Je ne me suis jamais fait avorter et je n’ai jamais assisté à aucun avortement commis par la femme Carpe

Lecture faite … ne sait signer

 

1° mars 1895 - Penaud Léonarde veuve Lachaud déjà interrogée

Interrogatoire

D. Persistez-vous dans vos précédentes déclarations ?

R. Non, je vais vous dire la vérité : une femme Roulet, aujourd’hui veuve, est venue me trouver une fois à St- Bonnet, la femme Carpe est venue à la maison, elles sont allées ensemble dans la chambre de notre logement. Lorsque cette femme Roulet est partie, je l’ai accompagnée jusqu’à Neuvic, en route cette femme m’a raconté que la femme Carpe venait de lui donner une injection pour la débarrasser de sa grossesse, mais qu’elle croyait que ce n’était pas trop bon.

Quelques temps après la femme Carpe a demandé à Dunouhaud ou a moi de l’accompagner à Eymoutiers chez la femme Roulet, mais nous avons refusé.

Je sais aussi qu’une femme de St Vitte avait demandé la femme Carpe, celle-ci m’a dit qu’elle irait chez cette femme, mais je ne sais pas si elle y a été.

Lecture faite … ne sait signer

 

1° mars 1895 - Bessette Léonarde femme Carpe déjà interrogée

Interrogatoire

D. Persistez-vous à soutenir que vous n’avez pas fait avorter ou cherché à faire avorter la femme Roulet ?

R. Oui, je reconnais que j’ai donné une injection à la femme Roulet dans l’appartement des Dunouhaud, en présence de Dunouhaud et de la vve Lachaud, mais je lui ai donné cette injection avec un liquide inoffensif. Elle m’a donné dix francs et elle devait me donner dix francs après que la fausse couche se serait produite ; comme elle n’a pas eu lieu, je n’ai pas touché les autres dix francs.

Je ne suis pas allée à St Vitte comme le prétend la vve Lachaud.

Le père Dunouhaud m’a bien dit qu’il savait faire l’opération, mais je ne sais pas s’il le disait en plaisantant.

Lecture faite … ne sait signer

 

11 mars 1895 - Pejout Anne veuve Roulet, âgée de 35 ans, nourrice chez M. de Fontaine, capitaine au 21° chasseurs à Limoges rue Neuve Chinchauvaud

Déposition

C’est bien moi qui suis allée un 1° octobre à St Bonnet chez le sr. Dunouhaud et la veuve Lachaud dite « la Morliate », j’ai couché chez eux et j’y ai en effet vue la femme Carpe ; j’ai bien pu lui dire que j’étais enceinte de 4 mois et elle me faire observer que je l’étais de 7 mois, mais je n’ai pas eu recours à elle pour me faire donner une injection. Du reste l’enfant dont j’étais enceinte est née quelque temps après, c’est une petite fille qui est encore vivante ; elle est née le 24 9bre 1893 à Lourdex commune du Châtenet en Dognon.

Nous confrontons la nommée veuve Roulet avec l’inculpée vve Lachaud, celle-ci déclare que lorsque la vve Roulet est venue chez elle, elle est restée seule avec la femme Carpe, que cette dernière lui a dit avoir donné à la vve Roulet quelque chose. Elle ajoute qu’en s’en retournant la vve Roulet lui a déclaré que la femme Carpe lui avait donné une drogue (amerti) mais qu’elle croyait que ce n’était pas bon, que c’était trop vieux.

La vve Roulet reconnaît avoir tenu ce propos, qu’elle a dit les paroles rapportées par la vve Lachaud parce que la femme Carpe avait voulu lui donner sa drogue mais qu’elle n’avait pas voulu en prendre.

Nous confrontons ensuite le témoin vve Roulet avec l’inculpée femme Carpe, celle-ci déclare avoir donné une injection à la vve Roulet, qui était alors enceinte de sept mois, elle a reçu dix francs pour prix de cette opération.

La vve Roulet reconnaît que le fait est exact, elle s’était décidé à s’adresser à la femme Carpe parce que sa grossesse l’effrayait à cause de l’état de santé de son mari qui était déjà malade.

Elle ajoute qu’elle a donné à la femme Carpe non pas dix francs mais cinq francs.

Lecture faite … ne savent signer

 

Le procureur retiendra la tentative d’avortement.


VII – Faits n°8 et 9 – Faye ép. Devaud

 

Léonarde Bessette dénonce Marie Faye, épouse Devaud, dite La Fayaude, avec à qui elle est en mauvais termes suite à des rivalités amoureuses, et surtout depuis qu’elle lui aurait appris le secret des avortements et qu’elle aurait ensuite travaillé pour son compte :

28 novembre 1894 - Bessette ép Carpe

Interrogatoire

D. Que savez-vous des agissements de la nommée Marie Faye, épouse Devaud, dite « la Fayaude » ?

R. Je sais que cette femme avait appris la manière de faire avorter à la fille Lachaud du Nouhaud commune de Linards ; cette dernière devait lui donner dix francs, elle ne lui a pas donné, ce qui les a brouillées. Avant elles étaient fort bien, je les avais vues ensemble un dimanche à St Germain.

Le fait du reste m’a été  raconté par plusieurs femmes des environs dont je ne sais pas le nom, et par un homme qui demeurait autrefois au Barrat commune de Linards et actuellement dans la commune de Glanges. La fille de cet homme a eu elle-même l’intention de s’adresser à la Fayaude, mais la sage-femme de Linards s’étant douté de la chose s’y opposa et la femme Thomas de Vaud défendit à sa belle-sœur la Fayaude d’aller dans cette maison.

Le nom de l’individu du Barrat dont je viens de parler est Gourceyrol.

La Fayaude a également fait avorter la fille Parry du Puylarousse, avant son mariage. Cette fille est restée deux ans malade. Tout le monde dans le voisinage est au courant de cela.

La femme Devaud a aussi fait avorter la femme d’un charron de Linards que l’on appelle Caco et qui demeure sur la route de Châteauneuf. Je le sais parce que cette femme s’était adressé à moi en me disant que c’était pour sa belle-sœur, et la belle-sœur à laquelle j’en avais parlé m’avait dit qu’elle n’était pas enceinte.

Lecture faite … ne sait signer

 

Les diverses personnes mises en cause nient les faits :

23 novembre 1894 - Decrorieux Jeanne épouse Parry, âgée de 49 ans, cultivatrice au Puy la Rousse de Linards

Déposition

Je connais la femme Devaud dite la Fayaude et je n’ai jamais eu recours à elle pour faire disparaître une grossesse.

Lecture faite … a signé JEANNE DECRORIEUX

 

23 novembre 1894 - Abrié Agathe femme Lachaud âgée de 48 ans, cultivatrice au Nouhaud de Linards

Déposition

Je n’ai jamais eu de dispute avec la femme Devaud dite la Fayaude ma voisine, je la connais très bien et jamais je ne lui ai dû dix francs.

Lecture faite … ne sait signer.

 

23 novembre 1894 - Faye Marie épouse Devaud, âgée de 29 ans, fille de Pierre et de Jeanne Belabre, ménagère, demeurant aux Courbes commune de Linards, née le 1° novembre … à Linards

Interrogatoire au chef-lieu de la commune de Linards

D. Vous êtes inculpée d’avoir … procuré l’avortement de femmes enceintes, que répondez-vous ?

R. Je n’ai jamais fait avorter aucune femme, pas plus la femme Parry que toute autre femme ou fille.

Lecture faite … a signé MARIE FAYE

 

8 décembre 1894 - Faye Marie épouse Devaud déjà interrogée

Interrogatoire

R Persistez-vous dans vos précédentes déclarations ?

D. Oui, sauf que je reconnais avoir fait réparer une seringue à Mathieu, ferblantier à Châteauneuf. La seringue que j’ai chez moi, je l’ai achetée à Saint Germain un jour que j’étais avec la fille Lachaud. Je ne puis pourtant pas certifier que la fille Lachaud était avec moi ce jour-là. Mais je suis souvent allée avec elle à Saint Germain ou ailleurs.

Comme j’avais acheté cette seringue, on a dit dans le public que nous voulions nous seringuer.

Lecture faite … a signé MARIE FAYE

 

23 novembre 1894 - Mathieu Antoine fils, âgé de 27 ans, ferblantier à Châteauneuf

Déposition

Ni la femme Carpe ni la femme Leblois de Vieuxmont ne m’ont commandé un injecteur. La femme Faye dite la Fayaude est venue, mais il y a déjà 8 à 9 ans, me faire réparer une seringue en étain, la réparation consistait à y mettre du chanvre.

Lecture faite  … a signé MATHIEU

 

Une perquisition au domicile de Marie Faye permet de saisir des aiguilles et une lime suspectes, mais l’expert écarte cette dernière pièce à conviction :

Décembre 1894

Rapport médical

Examen d’une lime et d’aiguilles à tricoter (pièces à conviction)

 

Par une commission rogatoire du 27 novembre 1894 … examiner une lime saisie au domicile de la femme Fayaud, inculpée d’avortement, pour rechercher si la dite lime peut servir à opérer des avortements et si les taches qui s’y trouvent sont des taches de sang.

Après avoir prêté serment …

La lime est un instrument grossier ; elle est longue de 0,273 millimètres (sic), large au talon et dans ses deux tiers de 0,020 à 0,022 millimètres, s’effilant à l’extrémité qui est encore large de 0,005 mm. Elle a servi de râpe à bois, car les dents de sa face plate sont garnies de parcelles de bois. Elle est montée sur un manche en bois grossier long de 0,136 millimètres (sic)

La face convexe est à moitié couverte de taches brunes qui ont l’apparence de taches de sang, ces taches sont beaucoup plus rares à la face plane, sauf dans la partie effilée.

Ces taches ont été soumises aux traitements techniques de la recherche de sang :

1. Réaction de couleur sur la teinture de Gaïac et l’essence de térébenthine ozonisée,

2. Recherche dans les produits de râclage :

· Des éléments figurés de sang,

· De la matière colorante par la production des cristaux alémine

 

Ces trois procédés de recherche ont eu un résultat également négatif.

Les taches de la lime ne sont donc pas produites par du sang.

Je ne pense pas que cet instrument ait été employé à provoquer l’avortement : en effet, à quatre centimètres de la pointe, la lame est déjà large de huit millimètres, en outre sa surface est hérissée d’aspérités qui râpent dans le mouvement de propulsion de la pointe.

Dans le mouvement pour faire pénétrer cette pointe dans l’utérus, non seulement le volume aurait rendu la manœuvre difficile, mais en outre les aspérités auraient rendu cette manœuvre excessivement douloureuse et périlleuse, sinon impossible.

 

Le juge inculpe cependant Marie Faye, conformément à la dénonciation de Léonarde Bessette, pour trois avortements concernant les filles des familles Lachaud du Nouhaud, Parry de Puylarousse, Gourceirol dit Caco et une tentative sur la fille Blanc (ou Leblanc) des Courbes ; en retour Marie Faye dénonce un nouvel avortement pratiqué par sa propre dénonciatrice :

29 novembre 1894 - Faye Marie épouse Devaud, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Les faits qui vous sont reprochés sont les suivants :

1. Vous avez appris la manière de faire avorter à la fille Lachaud du Nouhaud ; cette fille devait vous donner dix francs, elle ne vous les a jamais donné.

2. Vous avez fait avorter avant son mariage la fille Parry du Puy-la-Rousse.

3. Vous avez fait également avorter la femme d’un charron surnommé Caco, qui demeure sur la route de Linards à Châteauneuf.

4. On vous avait même proposé l’avortement d’une autre fille, on s’y est opposé et votre belle-sœur, la nommée femme Thomas de Vaud, vous a défendu d’aller dans la maison où demeurait cette jeune fille.

 

R. Rien de tout cela n’est vrai, tout cela est faux.

Nous confrontons l’inculpée Faye Marie femme Devaud avec l’inculpée Bessette Léonarde femme Carpe.

Cette dernière déclare que non seulement on lui a dit que la femme Devaud avait appris la manière de faire avorter à la fille Lachaud, mais qu’encore elle lui avoué le fait, un jour qu’elle menaient ensemble du cidre.

Elle maintient qu’il lui a été affirmé par plusieurs personnes qu’elle avait fait avorter la fille Parry et la femme Caco.

Elle persiste dans ses dires au sujet de la fille Gourceyrol.

L’inculpée femme Devaud persiste dans ses dénégations. Elle ajoute que la femme Faucher demeurant aux Courbes lui avait dit qu’un matin la femme Carpe était venue se mettre sur son lit, lui disant qu’elle venait de passer la nuit à faire avorter une femme Lagarde et qu’on lui avait donné 30 francs et un chapeau pour cette opération.

Lecture faite … a signé MARIE FAYE

 

L’enquête s’attache d’abord à établir que Marie Faye aurait bien appris sa technique de Léonarde Bessette, à l’occasion de son propre avortement, suivant une conversation entre elles rapportée par plusieurs témoins :

24 décembre 1894 - Faye Marie épouse Devaud, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Vous avez prétendu que la femme Faucher vous avait déclaré que la femme Carpe lui avait avoué avoir fait avorter une femme Lagarde, cette femme vous donne un démenti formel.

R. Je persiste à le soutenir.

D. La femme Faucher a assisté à une conversation qui a eu lieu entre la femme Devaud et la femme Carpe, conversation au cours de laquelle cette dernière a prononcé les paroles suivantes : «  Tu n’as que deux enfants, sans moi tu en aurais quatre, maintenant que je t’ai appris mon secret tu n’as plus besoin de moi et tu ne veux pas me prêter ta seringue ».

R. Il n’y a rien de vrai dans tout cela.

Nous confrontons l’inculpée avec le témoin … persistent.

Lecture faite … a signé MARIE FAYE

 

24 décembre 1894 - Marguerite Ruaud, femme Faucher, 55 ans, ménagère aux Courbes de Linards

Déposition

Il y a environ trois ans, je gardais mes chèvres ave la nommée Marie Faye, femme Devaud (la Fayaude) lorsque la femme Carpe est survenue et a prié la Fayaude de lui prêter sa seringue. La Fayaude ayant répondu que sa seringue était cassée, la femme Carpe lui dit « Tu n’as eu que deux enfants, sans moi tu en aurais quatre, maintenant que je t’ai appris mon seret, tu n’as plus besoin de moi et tu ne veux pas me prêter ta seringue. » La femme Devaud avait bien la réputation de faire avorter les femmes, mais je ne le sais que par ouï dire, je n’en ai pas les preuves.

Je n’ai jamais dit à la Fayaude que la femme Carpe s’était mise en matin sur mon lit et m’avait raconté qu’elle venait de faire avorter la femme Lagarde.

Nous confrontons le témoin avec l’inculpée femme Carpe, celle-ci ne conteste pas les faits rapportés par le témoin, mais déclare ne pas se les rappeler.

Lecture faite … ne sait signer

 

8 janvier 1895 - Anna Faucher épouse Blanc François, âgée de 67 ans, sans profession, demeurant aux Courbes de Linards

Déposition

Il y a environ trois ans, un jour en gardant nos chèvres avec la Fayaude et l’épouse Faucher, la femme Carpe se présenta et demanda à la Fayaude de lui prêter sa seringue. La Fayaude lui dit qu’elle était cassée et ne pouvait la lui prêter. La femme Carpe répliqua : « Elle n’est pas cassée, mais tu n’as plus besoin de moi, que je t’ai appris le secret ; tu peux me remercier cependant, tu a eu deux enfants mais tu en aurais quatre sans moi. » La femme Carpe l’a répété souvent aux femmes du village des Courbes, que sans elle la Fayaude aurait eu quatre enfants. Ces deux femmes étaient en mésintelligence parfois, à cause des hommes qui les fréquentaient.

Lecture faite … ne sait signer

 

14 février 1895 - Faucher Anna femme Blanc François, âgée de 67 ans, sans profession, demeurant aux Courbes commune de Linards

Interrogatoire

Il y a environ trois ans, je gardais mes chèvres avec la femme Faucher et la femme Devaud dite la Fayaude ; la femme Carpe est venue, elle a demandé à la Fayaude de lui prêter sa seringue, la Fayaude a répondu qu’elle était cassée. La femme Carpe a répliqué « Elle n’est pas cassée, mais tu ne veux pas me la prêter, maintenant que je t’ai appris mon secret. Tu peux me remercier cependant, tu as eu deux enfants et sans moi tu en aurais eu quatre. »

La Fayaude a riposté en plaçant la conversation sur leurs rivalités en amour.

La femme Carpe a souvent répété dans le village que c’était à elle que la Fayaude devait de n’avoir que deux enfants au lieu de quatre. La Fayaude avait bien la réputation de faire avorter les femmes, mais je ne connais aucun fait particulier à sa charge. Je ne sais pas si elle a voulu faire avorter ma fille mais dans tous les cas ce n’est pas à moi qu’elle en a parlé.

Lecture faite … ne sait signer

 

8 janvier 1895 - Marguerite Ruaud épouse Faucher Léonard, âgée de 55 ans, fermière demeurant aux Courbes de Linards

Déposition

Il est parfaitement exact qu’un jour en gardant nos chèvres, la Fayaude, l’épouse Blanc et moi, la femme Carpe est venue à nous et a demandé à la Fayaude une seringue qu’elle lui avait prêté. La Fayaude la lui a refusé en disant qu’elle était cassée. La Cadette lui a dit qu’elle n’était pas cassée mais qu’elle ne voulait pas la lui prêter et a ajouté : « sans moi, au lieu d’avoir deux enfants, tu en aurais quatre, maintenant que je t’ai appris et que tu n’as plus besoin de moi, tu ne veux pas me prêter ta seringue. Je ne sais rien en dehors de ce que j’ai déjà déclaré devant M. le juge d’instruction. Mon mari voyait la Fayaude d’un mauvais œil et m’avait recommandé de l’éloigner de chez moi.

La femme Blanc se rappelle de la scène dont j’ai parlé entre la Fayaude et la femme Carpe aussi bien que moi.

Lecture faite … ne sait signer

 

14 février 1895 - Faye Marie femme Devaud dite La Fayaude, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Persistez-vous à soutenir qu’au cours d’une conversation la femme Carpe vous a rappelé qu’elle vous a appris son secret et que sans elle vous auriez eu quatre enfants au lieu de deux ?

R. Je ne me rappelle pas cela.

Nous confrontons l’inculpée avec le témoin femme Blanc, l’inculpée persiste …

Lecture faite … a signé MARIE FAYE

 

4 mars 1895 - Bessette ép. Carpe  - Déjà interrogée

Interrogatoire

R. Persistez-vous à soutenir que vous n’avez jamais provoqué de fausses couches chez la femme Devaud, dite la Fayaude ?

R. Je persiste à le soutenir.

D. Pourtant les femmes Faucher et Blanc ont déclaré qu’un jour vous aviez dit à la Fayaude : « Sans moi tu aurais quatre enfants au lieu de deux » ?

R. La conversation rapportée par ces femmes n’a pas été tenue.

D. N’avez-vous pas fait avorter la veuve Faure dite « la Marie » ?

R. Jamais je ne l’ai fait avorter.

Lecture faite … ne sait signer

 

Devant ces témoignages concordants, Marie Faye avoue avoir reçu du matériel abortif de Léonarde Bessette, ainsi que le mode opératoire :

7 mars 1895 - Faye Marie femme Devaud dite La Fayaude, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Persistez-vous dans vos précédentes déclarations ?

R. Je vais vous dire toute la vérité : Je n’ai fait avorter personne, mais il y a environ huit ans, me trouvant enceinte, j’ai eu le tort d’écouter les propositions de la femme Carpe et je me suis fait donner par elle une drogue avec laquelle j’ai pris une injection. Quelques jours après la fausse couche s’est produite. A ce moment-là j’étais enceinte de un mois et demi.

C’est la seule fausse couche volontaire que j’ai faite, précédemment lorsque j’étais enceinte du plus jeune de mes enfants vivants, la femme Carpe m’avait proposé de me faire avorter mais j’avais repoussé ses propositions.

La femme Carpe, en me donnant l’eau, m’avais remis une seringue spéciale qu’elle avait et elle m’avait indiqué la façon de s’en servir pour provoquer l’avortement.

Lecture faite … a signé MARIE FAYE

 

25 mars 1895 - Faye Marie épouse Devaud, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Persistez-vous dans vos précédentes déclarations ?

R. Oui. J’ai déjà indiqué les conditions dans lesquelles la femme Carpe m’a fourni une drogue, une seringue avec des instructions pour m’en servir et me faire avorter, et les conditions dans lesquelles j’ai fait usage de ces objets.

La femme Carpe indiquait qu’il fallait faire pénétrer très avant l’extrémité de la seringue. Il est certain que la femme Carpe, qui passait pour l’élève de Saraudy, savait parfaitement faire avorter et qu’elle opérait de véritables avortements, le seul avortement au sujet duquel j’ai appris personnellement quelque chose est celui de la femme Dublondet à Ribière-Gagnoux. J’ai assisté à une scène provoquée par des demandes d’argent adressées par la femme Carpe au sr. Dublondet dit Pichatout.

Leture faite … a signé MARIE FAYE

 

7 mars 1895 - Bessette ép. Carpe  -  Déjà interrogée

Interrogatoire

D. Il résulte des déclarations de la femme Devaud dite la Fayaude que vous lui avez remis il y a environ huit ans une bouteille d’eau, une seringue et que vous lui avez donné les instructions nécessaires pour provoquer son avortement.

R. Je n’ai jamais donné ni eau ni seringue à cette femme.

Nous confrontons la femme Carpe avec la femme Devaud, cette dernière maintient ses déclarations tandis que la femme Carpe persiste dans ses dénégations.

Lecture faite … la femme Devaud a signé MARIE FAYE

 

Finalement léonarde Bessette avoue également l’avortement de Marie Faye, et la transmission du secret :

9 mars 1895 - Bessette ép. Carpe - Déjà interrogée

Interrogatoire

D. Persistez-vous à soutenir que n’avez remis ni seringue ni drogues à la femme Devaud pour la faire avorter, et que vous ne lui avez pas donné d’instructions pour se servir de ces objets ?

R. Non, je ne persiste pas à le soutenir car tout ceci est vrai, mais la femme Devaud ne peut pas dire que j’ai mis ma main sur son corps, elle a agi toute seule.

Lecture faite … ne sait signer

 

L’avortement de la fille Lachaud du Nouhaud ne peut être confirmé par d’autres témoins, pas plus que celui d’une fille Gourceyrol du Barra (ou des Courbes) :

24 décembre 1894 - Gourceyrol Léonard, 52 ans, charpentier à Conbersat de Glanges

Déposition

Je ne me rappelle pas si j’ai dit à la femme Carpe que la fille Lachaud avait promis dix francs à la femme Devaud dite la Fayaude afin qu’elle lui apprenne la manière de se faire avorter.

Lecture faite … ne sait signer

 

24 décembre 1894 - Peynichoux ép Sylvain - Déjà entendue

Déposition

Faye Marie, femme Devaud, avait la réputation bien établie de faire des avortements. A une époque, sachant qu’une de ses voisines, la fille Gourceyrol, était enceinte, je lui dis que je la surveillais et que si cette fille faisait une fausse couche, je la dénoncerais.

Lecture faite … a signé LUCIE PEYNICHOUX

 

Il en est de même pour Marie Parry de Puylarousse :

12 mars 1895 - Degeorges Laurent, âgé de 55 ans, tisserant demeurant à Baubiat commune de Linards

Déposition

La femme Blanc m’a raconté qu’à l’époque où la femme Marie Paris, épouse Thuilléras, a éprouvé une fausse couche, elle avait dit à la Fayaude :  « Comment se fait-il que tu ne vas pas voir Marie Paris dans cette circonstance ? » La Fayaude lui aurait répondu : « Je m’abstiens parce que je suis accusée d’avoir provoqué cet avortement, tandis que ce n’est pas moi et si on me voyait y aller la voir, on dirait encore mieux que j’en suis l’auteur ». Et la femme Blanc a ajouté en me parlant qu’elle avait dit à la Fayaude que c’était pourtant bien elle que tout le monde accusait d’avoir fait avorter la femme Paris.

Père de neuf enfants vivants, je vous fait toutes ces déclarations pour ne pas être appelé de nouveau, si c’est possible. Je déclare ne plus rien savoir.

Lecture faite …

 

13 mars 1895 - Anne Faucher (dite Nany) épouse Blanc, âgée de 58 ans, cultivatrice demeurant aux Courbes commune de Linards

Déposition

Je demandai un jour à la Fayaude pourquoi elle n’était pas allée voir la femme Marie Parry épouse Thuilléras du Puylarousse commune de Linards, pendant qu’elle était malade de ses fausses couches. Elle me répondit qu’elle n’y était pas allée pare qu’on l’accuserait d’être l’auteur de cet avortement et que dans le public on l’accuserait encore davantage si elle allait la voir. Il y a à peu près deux ans de cela.

Lecture faite … ne sait signer

 

12 mars 1895 - Marguerite Ruaud épouse Faucher, âgée de 55 ans, sans profession, demeurant aux Courbes de Linards

Déposition

Ma belle-sœur femme Blanc m’a dit qu’elle avait demandé à la femme Fayaude pourquoi elle n’allait pas voir la femme Marie Paris épouse Thuilléras à l’époque où elle était malade de ses fausses couches. La Fayaude lui répondit : « Je n’y vais pas parce qu’on m’accuse d’être l’auteur de l’avortement de cette femme. »

La femme Blanc m’a aussi raconté qu’elle était allée avec la Fayaude chez un pharmacien de St-Germain, qu’elle ne savait pas quels remèdes ou mixion la Fayaude en avait rapportés.

Lecture faite … ne sait signer

 

16 mars 1895 - Marie Parry épouse Thuilléras, âgée de vingt six ans, cultivatrice demeurant au village de Puy la Rousse commune de Linards

Déposition

Le trente janvier 1894 j’ai fait des fausses couches. Ma grossesse remontait à trois mois ou trois mois et demi, ainsi que l’ont constaté la sage-femme et le médecin. M. le docteur Boussenot, à qui je m’étais consultée, avait prévu un avortement un mois et quatre jours avant le jour où il s’est produit.

La Fayaude ne m’a jamais fait de propositions et j’aurais été bien loin de m’adresser à elle. Je suis mariée depuis cinq ans et je n’ai pas d’enfant. Je serais bien contente d’en avoir. J’ai pris toutes les précautions recommandées par le médecin pour éviter des fausses couches. Deux ou trois jours après ma délivrance la Fayaude est venue me voir.

Lecture faite … a signé MARIE PARRY

 

Enfin l’avortement de feu Jeanne Blanc, veuve Bonnafy, des Courbes, ne peut non plus être prouvé, tout au plus Marie Faye le lui a-t-elle proposé ainsi qu’à sa mère. Alors célibataire, la motivation de Jeanne Blanc et de ses parents aurait pu être leur misère, mais leur famille les en avait dissuadé ; son décès ultérieur ne peut non plus être attribué sûrement à une tentative d’avortement. Le mari de Marie Faye avait cependant tenté d’empêcher les Blanc, ses débiteurs, de révéler la proposition qu’ils avaient failli accepter :

8 février 1895 - Ruaud Marie femme Missout dite « la Bourude » déjà interrogée

Interrogatoire

D. N’avez-vous pas entendu dire que la femme Devaud dite la Fayaude opérait des avortements ?

R. Je sais que la fille Leblanc des Courbes (Linards), étant enceinte, la Fayaude a été trouver sa mère et lui a offert de faire avorter sa fille.

Leture faite … ne sait signer

 

9 mars 1895 - Anna Ruaud veuve Missout âgée de 45 ans, journalière demeurant à Linards

Déposition

La femme Faucher et la femme Blanc, à ce que j’ai entendu dire, résolurent, lorsqu’elles comparurent devant vous, de ne pas dire toute la vérité, malgré l’avis contraire que la femme Faucher avait reçu de Mme Jacquet. Je crois l’avoir entendu dire par la femme Faucher elle-même. Et il s’agissait de cacher que la Fayaude avait proposé de faire avorter la fille Blanc. La mère de la fille Faucher avait refusé les propositions de la Fayaude parce que sa fille était très fragile et qu’elle pourrait succomber à la suite des manœuvres opérées sur elle.

Lecture faite … ne sait signer.

 

9 mars 1895 - Mélanie Maumont épouse Jacquet, âgée de 50 ans, maîtresse d’hôtel demeurant à Linards

Déposition

Je ne connais pas la femme Blanc. Je ne connais pas son mari qui mendie son pain. Je n’ai pas connaissance qu’il ait été dit devant moi que la Fayaude épouse Devaud eut proposé de faire avorter la fille Blanc.

Mais sa voisine, la femme Faucher, m’avoua un jour que la Fayaude lui avait recommandé de ne pas dire toute la vérité lorsqu’elle serait appelée en justice. Elle me fit part de ces recommandations et me demanda mon avis à ce sujet. Je lui répondis qu’il fallait dire toute la vérité et ne voulus pas entendre ni recevoir d’autres confidences. J’ignore s’il s’agissait de la fille Blanc.

Lecture faite … a signé M. JACQUET

 

9 mars 1895 - Anna Faucher épouse Leblanc âgée de 57 ans, sans profession demeurant aux Courbes de Linards

Déposition

Ma fille Jeanne Leblanc veuve Bonafy est décédée il y aura deux ans au moins de juin. Il y a environ huit ans que la Fayaude lui avait proposé de la faire avorter alors qu’elle était enceinte de son fils Louis Bonafy.

Ma fille ne m’en parla pas mais elle en parla à la femme Faucher. Celle-ci lui fit comprendre qu’il ne fallait pas écouter cette proposition ni se laisser droguer parce que ça la tuerait, ayant une mauvaise santé. Cette proposition n’ayant pas eu de suites, la femme Faucher et moi avions cru pouvoir cacher cela à la justice sans fausser notre conscience. C’est au sieur Degeorges, de Baubiat de Linards, à qui j’avais fait part de mon intention de cacher la vérité.

Lecture faite … ne sait signer

 

12 mars 1895  - Marguerite Ruaud épouse Faucher, âgée de 55 ans, sans profession, demeurant aux Courbes de Linards

Déposition

Il y a entre six ou huit ans, ma nièce, fille Blanc épouse Bonafy était enceinte de son dernier fils Louis, encore vivant, lorsque la Fayaude lui proposa de la faire avorter. Ma nièce lui en parla et je lui dis qu’il ne fallait pas écouter la Fayaude parce qu’elle n’avait pas une assez bonne santé pour supporter cette drogue. J’ai reproché à la Fayaude sa conduite vis à vis des femmes enceintes en lui disant « Si tu connais le secret de faire avorter, laisse les autres tranquilles et uses-en si tu veux pour toi ». Elle ne me répondit rien.

Quant à ma belle-sœur, femme Blanc, elle me dit que sa fille lui  avait fait part de la proposition de la Fayaude. La femme Blanc aurait aussi conseillé à sa fille de ne pas se faire avorter.

Ma nièce est morte il y a près de deux ans. Sa mère m’a dit qu’elle était morte de faiblesse et d’inflammation et que la matrice lui sortait du ventre. Le médecin qui l’a soignée est M. Tarrade médecin à Châteauneuf.

Ma belle-sœur aurait voulu que je parle la première de la proposition faite par la Fayaude à ma nièce. Au début elle voulait parler et dire toute la vérité, mais le sieur Devaud, mari de la Fayaude, l’en a empêché par ses conseils consistant à lui dire : « Nany, ne dites pas tout. On ne peut rien vous faire. » Une autre personne lui a dit : « Pourquoi témoigneriez-vous contre la Fayaude qui vous rendait bien service en vous donnant des habits pour vous et vos enfants ? » C’est à la suite de ces propos qu’elle n’a pas voulu dire toute la vérité. Quant à moi, je n’ai pas jugé à propos de parler de ma défunte nièce Blanc, voyant que sa mère ne voulait pas en parler.

Ma fille Anna Faucher est mariée avec le sieur Jean Rouilhac, maçon à Linards.

Lecture faite … ne sait signer.

 

12 mars 1895 - Degeorges Laurent, âgé de 55 ans, tisserant demeurant à Baubiat commune de Linards

Déposition

Les femmes Leblanc et Faucher m’ont raconté plusieurs fois, depuis un an, que la Fayaude avait proposé à la fille Leblanc épouse Bonafy, de la faire avorter.

D’après leurs dires, la femme Faucher aurait empêché la Fayaude de droguer sa nièce, fille Leblanc, en lui disant qu’elle la tuerait parce que son état de santé était chétif. La même femme Faucher aurait grondé la femme Blanc, la fille Blanc et la Fayaude dans cette circonstance. Je suppose que la Fayaude n’a fait, à cette époque aucune manœuvre abortive sur la femme Bonafy, fille Blanc, mais elle est morte il y a près de deux ans et je ne sais pas de quelle mort.

La femme Blanc est sous la domination du sieur Deveaud, mari de la Fayaude et sous celle du père et de la mère de cette dernière. Cela l’empêche de dire toute la vérité, quand elle est appelée dans l’information dirigée contre les inculpés. En ma présence la mère Blanc a dit à sa belle-sœur, femme Faucher, que si elle révélait à la justice la proposition de la Fayaude vis-à-vis de sa fille, elle ne le cacherait pas de son côté. Mais que si le femme Faucher n’en disait rien, elle n’en dirait rien non plus.

La fille Faucher Anna était fort camarade avec la fille Blanc. Je présume qu’elle connaît tout ce qui s’est passé, de la bouche même de la fille Blanc. Elle est mariée avec un maçon et demeure à Linards dans le voisinage de la sage-femme. J’ignore le nom de son mari.

La femme Blanc a accompagné un jour la Fayaude à St-Germain-les-Belles où elle s’est procurée des médicaments chez un pharmacien. La femme Blanc m’a dit ne pas savoir de quels médicaments la Fayaude s’était approvisionnée.

Lecture faite … ne sait signer

 

16 mars 1895 - Anna Faucher épouse Rouilhac, âgée de 23 ans, journalière demeurant à Linards

Déposition

Jeannette Blanc épouse Bonaffy, qui était ma parente et une camarade, m’avait dit que la Fayaude lui avait proposé de la faire avorter mais que sa mère et la mienne n’avaient pas voulu et lui avaient dit qu’elle avait trop mauvaise santé pour supporter ces drogues. Elle m’a dit aussi qu’à la suite de ces conseils elle n’avait pas voulu faire ce que lui proposait la Fayaude.

Je crois qu’elle est morte de misère faute de soins. Je ne sais pas quelle maladie elle avait. Je ne suis à Linards que depuis la Toussaint. Je suis restée à Bordeaux et à Combret. C’est dans cette dernière localité que je me suis mariée il y a deux ans. Je ne suis pas aussi au courant que le croit le sieur Degeorges des faits concernant la Fayaude.

La Boursiquette était une camarade. J’ai entendu dire qu’elle était morte d’une indigestion de haricots. J’ignore si cette manière de parler veut dire des suites d’une grossesse ou des suites d’un avortement.

Lecture faite … ne sait signer

 

13 mars 1895  - Anne Faucher (dite Nany) épouse Blanc, âgée de 58 ans, cultivatrice demeurant aux Courbes commune de Linards

Déposition

Ma fille épouse Bonafy m’avoua, il y a sept à huit ans, que la Fayaude avait voulu la faire avorter. Je lui dis de rejeter les propositions de la Fayaude, parce que sa santé ne lui permettait pas de se droguer et qu’elle pourrait en mourir. Elle était alors enceinte de mon petit-fils Louis, âgé de sept ans, qui ne seront accomplis qu’en septembre prochain.

D. N’avez-vous pas été grondées, vous et votre fille, par votre belle-sœur, à cette occasion ?

R. Je ne me rappelle pas.

D. Pourquoi n’avez-vous pas dit toute la vérité lors de vos deux dernières comparutions devant moi ?

R. Je voulais dire la vérité mais j’avais peur que ma belle-sœur ne veuilla pas la dire et d’être la seule à déclarer ce fait.

D. Ce n’est pas sur ce fait seulement que vous avez caché la vérité. Vous avez volontairement omis de parler de la mort de votre fille, de votre voyage à St-Germain-les-Belles avec la Fayaude chez le pharmacien et de l’avortement de la femme Marie Paris dont la Fayaude était publiquement considérée comme l’auteur ?

R. Oui, je ne vous ai pas parlé de tous ces faits qui sont exacts.

D. De quelle maladie et comment est morte votre fille épouse Bonafy ?

R. Elle est morte de faiblesse et d’inflammation. la matrice lui sortait du ventre. C’est M. Tarrade médecin de Châteauneuf qui l’a soignée.

D. Racontez votre voyage à St-Germain avec la Fayaude.

R. Quinze jours avant le carnaval de l’année dernière, je sui allée à St-Germain avec la Fayaude chez le médecin, pour se consulter d’un mal au cou. En sortant elle s’est rendue chez le pharmacien, M. Chaize, pour y prendre ses remèdes (sa besogne). En nous retournant, elle me montra une poudre jaune et une fiole contenant de l’eau claire, en me disant que le tout était pour mettre sur son cou. Le médecin est M. Betoux de St-Germain.

D. Votre belle-sœur, la femme Faucher, et votre voisin, Laurent Degeorges, disent  que le sieur Devaud vous a recommandé de ne pas dire la vérité ?

R. Cela es inexact. Tous deux en ont menti.

D. Je viens de vous lire les déclarations de votre belle-sœur femme Faucher et de Degeorges Laurent en ce qui concerne l’influence qu’ont sur vous le mari, le père et la mère de la Fayaude. Voulez-vous reconnaître qu’ils vous ont empêché de dire toute la vérité ? En fait, vous avez caché bien des choses jusqu’à ce jour.

R. Je me moque d’eux. Ils ne m’ont pas empêché de dire la vérité.

D. Je vous crois complice de la Fayaude pour quelques faits d’avortements.

R. Je ne suis pas complice.

Lecture faite … ne sait signer

 

20 mars 1895 - Faye Marie épouse Devaud, déjà interrogée

Interrogatoire

D. Persistez-vous à soutenir que vous n’avez pas fait des propositions d’avortement à la fille de la femme Leblanc, qui est aujourd’hui décédée ?

R. Non, jamais je n’ai fait de pareille proposition à cette fille.

D. Cependant il résulte de la déposition de plusieurs témoins que ces propositions ont été réellement faites ?

R . Cela n’est pas exact.

Lecture faite … a signé MARIE FAYE

 

Finalement le procureur ne retiendra que l’avortement pratiqué sur Marie Faye elle-même par Léonarde Besette.


VIII – Faits n°10 et 11 Roux ép. Crouzilhac

 

Fin novembre 1894, après Marie Faye, Léonarde Bessette dénonce également comme complice ou concurrente Amélie Burelou épouse Couade, de Sussac :

23 novembre 1894 - Burelou Amélie femme Couade, âgée de 34 ans, fille de Martial et de Marie Missout, journalier à Linards, né le 19 9bre 1860 à St Bonnet la Rivière

Déposition - Au chef-lieu de la commune de Sussac

D. Vous êtes inculpée d’avoir depuis moins de 10 ans sur le territoire du canton de Châteauneuf, procuré l’avortement de femmes ou filles enceintes, que répondez-vous ?

R. Je n’ai fait avorter aucune femme ou fille.

Si la femme Carpe m’accuse de cela elle ne dit pas la vérité.

Lecture faite … ne sait signer

 

L’enquête sur Amélie Burelou révèle un avortement procuré en 1889 par cette dernière comme intermédiaire de Léonarde Bessette, sur la personne de Philomène Roux, épouse Crouzilhac, commerçante à Linards ; le principal témoin est l’ancienne servante de cette dernière, qui en craignait l’indiscrétion :

4 janvier 1895 - Faucher Françoise femme Jeannot, 29 ans, sans profession, demeurant à Limoges rue Huchette n°3

Interrogatoire

Dépose : Les détails que j’ai donnés dans ma déposition du 27 août 1889 sont exacts en partie, mais à cette époque je n’ai pas dit toute la vérité et j’ai caché le nom de la personne qui m’avait chargée de la commission pour la femme Carpe. Cette personne n’était pas ma tante mais bien la dame Crouzilhat chez laquelle j’étais nourrice ; voici exactement ce qui s’est passé :

Un mois et demi environ avant ma déposition, c’est à dire vers le mois de juillet 1889, la dame Crouzilhat me dit un jour : « Ma pauvre Françoise, je suis bien malheureuse, je suis enceinte ».

Je lui répondis que ce n’était pas un grand malheur, qu’elle avait trois enfants, qu’elle en nourrirait bien un quatrième. Elle me répliqua qu’au contraire c’était très malheureux, qu’un quatrième enfant serait une trop lourde charge.

Quelques jours après Mme Crouzilhat me dit : « On raconte que la femme Carpe fait disparaître les grossesses, il faut que vous alliez la chercher ».

Je fus chez cette femme qui me donna une eau et une seringue, à l’effet que la dame Crouzilhat prenne des injections. J’ai remis le tout à cette dame et je ne sais pas ce qu’elle en a fait. Huit ou quinze jours plus après, Mme Crouzilhat a eu une grande perte de sang et elle s’est trouvée mal.

Je n’ai jamais vu la femme Carpe chez la dame Crouzilhat. La femme Couade qui était voisine y venait constamment.

J’ai bien entendu dire par plusieurs personnes que Mme Crouzilhat s’était fait avorter.

Lorsqu’elle m’a fait faire une démarche auprès de la femme Carpe, elle devait être enceinte d’un mois ou d’un mois et demi.

Si j’ai fait une fausse déclaration il y a cinq ans, c’est sur les conseils de la dame Crouzilhat qui ne disait qu’on ne pouvait rien faire à ma tante qui était encore enceinte et qui a accouché depuis. A ce moment-là, la dame Crouzilhat ne m’a pas fait d’aveux complets, elle m’a dit qu’elle se croyait enceinte mais qu’elle ne l’était pas.

On a aussi raconté à la même époque que la femme au boucher Glangeaud s’était fait avorter.

 

Léonarde Bessette aggrave ses accusations contre Amélie Burelou (ép. Couade) et la dénonciatrice Françoise Faucher, en laissant entendre qu’elles auraient participé à l’avortement de Philomène Roux, autrement qu’avec l’injection qu’elle avait fourni (la défense de Léonarde Bessette consiste toujours à reconnaître des injections inoffensives mais à nier des opérations chirurgicales) :

11 janvier 1895 - Bessette Léonarde femme Carpe, déjà interrogée

Interrogatoire

D. N’avez-vous pas de nouveaux renseignements au sujet de l’avortement de la femme Crouzilhat, imputé à la femme Couade ?

R. Françoise Faucher, après que la femme Crouzilhat se fut servie de l’eau que je lui avais fournie, vint me trouver sur l’ordre de sa maîtresse pour m’inviter à aller chez elle ou à lui rendre ses dix francs. Je refusai de remettre cette somme et je ne fus pas chez la dame Crouzilhat.

Quelques jours après je questionnai Françoise Faucher, elle me dit « Ne m’en parlez pas, elle veut se tuer, la femme Couade conseille à ma maîtresse de se servir d’une aiguille ou d’un crochet pour se faire avorter. » Je lui répondis de leur défendre de faire cela, qu’elles se tueraient ; à ce moment-là la femme Couade était enceinte et sa grossesse n’a pas abouti à un accouchement.

Françoise Faucher ajouta que la dame Crouzilhat voulait la déterminer, elle Françoise Faucher, à l’opérer ave le crochet et qu’elle ne voulait pas le faire. Plus tard Françoise Faucher m’a raconté que sa maîtresse s’était trouvée mal un jour sur une chaise et qu’aussitôt elle avait perdu une grande quantité de sang ; en me disant cela elle me fit cette réflexion : « Je ne sais pas si c’est l’aiguille ou le crochet qui a marché, mais ce qu’il y a de certain c’est que c’est parti. »

Lecture faite … ne sait signer

 

23 janvier 1895 - Faucher Françoise femme Jeannot, 28 ans, sans profession, demeurant à Limoges rue Huchette n°3

Interrogatoire

Dépose : Je confirme ma déposition du 4 janvier, mais je n’ai rien à y ajouter.

Je ne me rappelle pas et je suis même sûre de n’avoir pas dit à la femme Carpe que la femme Couade et la dame Crouzilhat voulaient se servir d’une broche et d’un crochet pour se faire avorter.

Je dois dire que j’avais parfaitement connu que la dame Crouzilhat était enceinte.

La dame Crouzilhat, craignant que je parle, voulait me faire placer à Paris. Elle a cherché à faire courir des bruits sur mon compte afin de donner le change au public.

Lecture faite … ne sait signer

 

Philomène Roux commence par nier cet avortement :

24 janvier 1895 - Roux Philomène, épouse Crouzilhac, 33 ans, marchande, demeurant à Linards

Déposition

Dépose : je n’ai jamais chargé la fille Faucher d’aller trouver la femme Carpe de ma part, et je ne lui ai pas dit que j’étais sûrement enceinte. Je lui ai seulement parlé d’un retard de quinze jours dans mes règles.

Nous confrontons le témoin avec la dame Jeannot, née Françoise Faucher, cette dernière affirme que la dame Crouzihat lui fit part à l’époque qu’elle a indiqué, de son chagrin d’être enceinte ; elle ne croit pas qu’elle lui ait parlé du retard qu’elle avait. La dame Crouzilhat prétend qu’elle a seulement parlé d’un retard de quinze jours.

La femme Jeannot affirme ensuite que quelques jours après, la dame Crouzilhat lui a adressé les paroles suivantes : « On raconte que la femme Carpe fait disparaître les grossesses, il faut que vous alliez la chercher. » La dame Crouzilhat soutient n’avoir pas tenu ce propos.

Le témoin, la dame Jeannot, explique ensuite que conformément aux instructions de la dame Crouzilhat, elle a été chez la femme Carpe qui lui a donné une seringue et une eau moyennant dix francs ; elle a remis ces objets à la dame Crouzilhat qui lui a remboursé les dix francs par elle avancés.

La dame Crouzilhat déclare qu’il n’y a rien d’exact dans ce récit.

Le témoin, la dame Jeannot, affirme ensuite que lorsqu’elle a été entendue en 1889, la dame Crouzilhat lui avait recommandé de dire que ce n’était pas pour sa maîtresse qu’elle avait été chez la femme Carpe, mais pour une autre personne.

La dame Crouzilhat conteste également ce propos.

Nous confrontons la dame Crouzilhat avec la femme Carpe ; celle-ci déclare que lorsque Françoise Faucher est venue lui demander une seringue et une eau abortive, elle lui a dit que c’était pour Mme Crouzilhat sa maîtresse. La femme Carpe ajoute qu’elle n’a jamais entendu dire que la femme Jeannot avait été enceinte, tandis qu’au contraire plusieurs personnes lui ont dit que la dame Crouzilhat s’était fait avorter.

La dame Crouzilhat persiste dans ses dénégations.</